Egypte, Réflexions

L’Egypte est sortie de la misère pour arriver à la pauvreté

egypte-pauvreteNous continuons l’interview du Père Henri Boulad, sj. Cette fois, il nous éclaire sur ce qu’est l’Égypte à l’heure actuelle, les situations de pauvreté de la majorité de la population, la situation catastrophique dans laquelle se trouve le peuple égyptien. Que ce soit l’enseignement, l’économie, les finances… tous les signaux sont au rouge. Henri Boulad décortique avec nous les raisons de ces effondrements successifs de la société égyptienne.

Passerelles : Quelle était la situation Égyptienne il y a environ 25-30 ans, au niveau culturel, au niveau sanitaire et au niveau social ? Est-ce que la situation était déplorable, plus que déplorable, catastrophique ?

Henri Boulad : Non, la situation sociale de l’Egypte, s’est énormément améliorée depuis 50 ans. L’Egypte était au fond du gouffre. On est sorti de la misère pour atteindre la pauvreté et une certaine prospérité pour la masse des gens. Les besoins fondamentaux des gens ont changés de nature. Autrefois, il n’y avait ni eau ni électricité ni scolarisation ni unité sanitaire ni réseau routier. Disons que du temps de mon enfance, nonante-cinq pourcent des Égyptiens marchaient pieds nus ou n’allaient pas à l’école, n’étaient pas bien traités, n’étaient pas soignés. L’ensemble de la haute Egypte n’était pas électrifié, il n’y avait pas d’électricité dans les villages, c’était horrible, le soir après le coucher du soleil, de se promener dans un village, c’était lugubre. La maladie, l’anémie pour l’ensemble de la population était tragique. En 30 ans, l’Egypte a introduit l’électricité grâce au barrage, a introduit la scolarisation obligatoire, a introduit les unités sanitaires, a développé le réseau routier. Avec l’électricité, la télévision est entrée dans les maisons et de nouveaux besoins sont apparus. Maintenant la plupart des ménages ont leur frigo, leur télévision, certain leur machine à laver, etc. Il est certain que l’Egypte à fait un bond en avant. Ceux qui n’ont pas connu l’époque d’autrefois trouve que nous sommes encore dans la misère. Il reste que la situation économique est préoccupante, il reste aussi que l’union européenne à fait sortir l’Egypte de la case « sous-développée »

Passerelles : Justement, qu’en pensez-vous ?

Henri Boulad : Je pense que c’est vrai, nous ne sommes plus un pays sous-développé. Nous avons ce qu’il faut pour démarrer. Mais ce qui nous tue, c’est la corruption généralisée mais malgré cela, l’Egypte avance. Il y a quand même un décalage du revenu mensuel qui est préoccupant. Le revenu mensuel par famille va de 300 livres, à 3 000 livres (1), à 30.000 livres, à 300.000 livres, à 3.000.000 livres et à 30.000.000 par mois. Il y a des gens qui touchent 300 livres par mois et qui doivent vivre avec ça le mois ! Ce décalage entre une population excessivement riche et une autre misérablement pauvre, ne déclenche pas de révolte, parce que le peuple Egyptien est résigné par nature, excepté pour une toute petite minorité d’intellectuels de gauche ou alors d’extrémistes islamistes qui veulent récupérer l’insatisfaction générale au profit de leur slogan et de leur idéologie.

Passerelles : Dans les associations que vous avez dirigées, vous avez quand même donné une priorité à l’éducation ?

Henri Boulad : Oui c’est évident, c’est la base de tout. Malheureusement l’éducation en Egypte est une catastrophe vu que le système se détériore d’année en année. Il s’agit d’un système abrutissant car tout est basé sur le par coeur.

Dans un concours international, l’Egypte à été classée 67ème sur 67 candidats, pays. Je lisais encore dans un livre qui est paru en 2005 qui disait ceci : « En 2003, l’ensemble des licences pour nouvelles inventions a représenté le nombre de 210 pour l’ensemble du monde arabe et 32 000 pour la Corée du sud. On est arrivé à tuer la créativité de l’Égyptien, qui est part nature intelligent, vif, créatif, pétillant mais il y a une espèce de système abrutissant qui aboutit à cette anesthésie, à cette stérilisation de l’intelligence et de la créativité. Nous sommes obligé de faire avec ce système-là, en corrigeant ce que l’on peut, en ajoutant ce que l’on peut par des activités parascolaires, par des méthodes plus performantes, plus innovantes mais depuis 50 ans, on parle de la réforme de l’enseignement de l’Egypte. J’ai encore des notes d’un congrès qui s’est déroulé en 1958 où l’on a pris des motions et des résolutions mirobolantes qui sont encore celles que l’on prend aujourd’hui, mais rien a changé !

Passerelles : Il y a 25 ans, il n’y avait aucune scolarité dans les bidonvilles, chez les chiffonniers ! Or, aujourd’hui, 25 ans plus tard, il y a des jeunes qui sont à l’Université.

Henri Boulad : De ce point de vue-là, on a gagné en extension ce que nous avons perdu en profondeur. Le système d’éducation, de l’enseignement s’est généralisé mais au détriment de la qualité. Actuellement, avoir beaucoup de diplômes ne signifie plus rien, ils n’ont aucun contenu réel.

Passerelles : Et les intellectuels ? Est-ce que les intellectuels égyptiens jouent le rôle qui leur est assigné ?

Henri Boulad: Ils le jouent. Mais malheureusement, ils n’ont pas accès aux médias qui permettrait un changement de mentalité. L’écriture reste très libre en Egypte. J’ai ici des articles où l’on traîne dans la boue le président. Hier soir, j’ai été voir un film qui dénonce la corruption généralisée de l’Egypte. Il y a 10 ou 15 ans, j’ai été voir une pièce de théâtre qui a été une attaque virulente contre la société égyptienne, l’islamisme tournait en boutique. Nous avons une liberté d’expression rare dans beaucoup de pays arabe et une classe intellectuelle remarquable. Mais qui n’est pas transmis à la masse. Il y a un décalage, il y a quelque chose qui ne passe pas. Mais grâce à Internet, grâce aux moyens de communication, il y a de plus en plus de démocratisation de la liberté de penser qui se fait envers et contre tout malgré le monopole d’état que représente la télévision et la radio, qui ne sera jamais concurrencée par Internet. Internet joue un rôle de plus en plus grand, il y a actuellement des choses qui se disent partout et par n’importe qui, qui font que les esprits se débloquent. Par rapport à cet Islam rétrograde, bloquée et intégriste. Mon espoir est qu’un islam libéral puisse lentement voir le jour pour tenir un autre discours, un Islam qui serait une pure religion et non pas un système totalitaire. L’islam devient une religion mais la grosse question qui se pose et que je me pose est : «L’Islam peut-il être réduit au niveau d’une religion sans se dénaturer, tout en restant l’Islam ?». C’est la grosse question qui se pose et auquel même les musulmans n’arrivent pas à répondre parce que l’Islam depuis 14 siècles est universellement un système total, global où politique, religion, culture et vie ne font qu’un.

Passerelles : Je ne parviens pas à comprendre le fait que des gens qui vivent en Egypte, parfois près du Mokattam, ne savent pas que des gens vivent dans une certaine précarité. Les gens ne savaient pas que cela existait ou ne voulaient pas savoir que cela existait ? Où était la barrière, ou était le frein ?

Henri Boulad : Savoir est une démarche, savoir n’est pas simplement faire des connaissances. Tout le monde sait qu’il existe des chiffonniers mais tant que l’on a pas été voir sur place, on ne peut pas savoir ce que c’est. On sait abstraitement mais pas concrètement. Tout ce que nous essayons de faire avec nos jeunes au Collège et dans nos écoles est précisément de les obliger de quitter leur petit milieu, leur cocon pour voir autre chose et quand ils voient, ça les change complètement mais il reste que la pression du milieu bourgeois est telle que l’on a toutes les peines du monde à les arracher à ça.

Ils ne connaissent que le chemin entre la maison, l’école, le club. Pour certains, l’Eglise et la Mosquée et ça ne va pas plus loin. Quand je dis ce chemin-là, c’est un chemin en voiture ! La plupart de nos jeunes n’ont pas encore pris un autobus ou un métro. C’est papa qui conduit, ou le chauffeur, et quand ils arrivent à destination, c’est le chauffeur qui bondit hors de son siège et qui ouvre la porte à ce petit bout d’homme. Il lui prend le cartable pour le lui porter alors que moi je lui mettrais deux coups de pied au derrière et je lui dirais : « tu portes ton cartable tu viens en métro ».

Ils sont enfermés dans ce milieu et alors, avec l’influence d’Internet et de l’antenne parabolique, tous les styles les plus décadents de l’occident déteignent sur eux et font qu’ils s’alignent sur ce que l’occident a de plus bas à leur offrir, c’est-à-dire des modes vestimentaires, des films pornographiques !

Passerelles : C’est le combat du pot de fer contre le pot de terre ?

Henri Boulad : Il me faut une poigne d’acier et comme je m’appelle Boulad qui veut dire «acier » en arabe, je suis obligé de sortir mes armes et j’essaie de leur tordre le cou. Mais ils ne m’auront pas car je suis un dur et je ne me laisse pas faire ! C’est un combat quotidien.

Mon combat actuellement est de réagir contre ce courant de laisser-aller. Plus c’est négligé, plus c’est sale, plus c’est moderne. C’est un combat quotidien. Un occidental qui viendrait ici me dirait : « Mais vous êtes un despote. Mais où est votre démocratie ! ». Mais ils ne savent pas qu’il ne s’agit pas de parler de démocratie avec des gens qui n’ont aucune colonne vertébrale, aucune structure, aucun principe, les valeurs foutent le camp de partout.

L’erreur de l’occident est d’avoir supprimé tous les tabous, toutes les contraintes, toutes les règles, toutes les lois, les balises, « il est interdit d’interdire ». Mais vous voyez ce que cela donne maintenant. Justement, le mois dernier nous avions un séminaire avec une quarantaine d’intellectuels de haut niveau sur le thème « société patriarcale – démocratie ». Très bien, vous voulez supprimer la société patriarcale. Pas de problème, vous allez supprimer l’autorité du père qui est toute puissante, l’autorité du cheikh, du prêtre, l’autorité de l’église, vous allez aboutir à quoi ? A rien parce qu’il n’y a rien derrière, aucune conscience professionnelle, aucun sens des valeurs, aucune réflexion personnelle. Alors, vous allez enlever les structures mais si la société Egyptienne tient encore debout, c’est grâce à ces structures périmées, anachroniques, vous pouvez le dire. Si vous enlevez ça, il ne reste plus rien !

Alors moi j’ai pris la défense d’une société, j’ai pris la défense d’une rigueur, d’une exigence, d’une autorité, alors qu’actuellement, l’autorité est bafouée partout. Moi actuellement, je suis pour l’autorité forte.

Propos recueillis par Stany De Buyst.

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