Projets, Roumanie

Quel avenir pour les jeunes sortant d’orphelinats ?

roumanie-6Plus de quatre ans de travail en Roumanie ont permis à A5MAE et à ses partenaires belgo-français (1) de développer une action de soutien pédagogique à l'orphelinat de Boarta. Ce projet, dont ont profité, jusqu'ici, plus de 150 enfants grâce à l'amélioration de l'encadrement humain et matériel de cette institution, nous a aussi permis de faire de multiples rencontres et de s'intéresser progressivement à d'autres problématiques. Parmi celles·ci, la question de l'avenir social et professionnel des jeunes qui quittent, à 18 ans, les maisons d'enfants, a retenu très normalement l'attention.

Ces jeunes, forcés de quitter l'institution à leur majorité, reçoivent à leur sortie un "trousseau" (quelques vêtements) et une allocation de 200.000 lei (2), soit l'équivalent du salaire mensuel moyen en Roumanie. Sachant que la location d'un logement moyen coûte aujourd'hui à peu près la même somme par mois, on comprendra que cette allocation ne représente pas grand chose.

Quant à leur formation, elle s'arrête à l'équivalent des études secondaires. Connaissant les importants taux de chômage en Roumanie (dans certaines villes, le taux peut atteindre plus de 60% de la population active!), ce bagage de formation est largement insuffisant pour leur permettre, sauf exceptions, de trouver un emploi. Seule existe parfois la possibilité de faire un stage d'un mois en entreprise (généralement déniché par les directeurs des institutions que les jeunes quittent), mais ce stage est très peu valorisé et est rarement suivi d'un engagement ferme.

Ces différents constats étaient connus depuis longtemps. Mais nous sentions qu'ils n'étaient pas complets et qu'avant d'envisager  une éventuelle action concrète dans ce cadre, il fallait une étude approfondie sur le terrain qui s'attache à connaître en profondeur la situation de l'emploi, les attentes des jeunes concernés, les possibilités de formation, etc. Après quelques mois de recherche, nous avons pu trouver un candidat volontaire pour cette étude préliminaire, en la personne d'Axel de Ville, déjà bien connu d'ASMAE pour ses coups de main lors de l'organisation d'activités lucratives au profit de l'association et grâce à sa participation à deux camps ASMAE, l'un au Rwanda, l'autre en Egypte.

Fin juin 1996, Axel est donc parti pour 5 mois en Roumanie, accompagné de son épouse Caroline qui, en tant que kinésithérapeute, a pu répondre à une autre demande dans un hôpital pour enfants contagieux, dont nous reparlerons. Axel a commencé par rencontrer toutes les personnes que nous connaissions déjà : des partenaires, comme Minerva Olariu, Présidente d'une association de solidarité avec les orphelins, les représentants locaux du Ministère de la Protection sociale, les directeurs des maisons d'enfants avec lesquelles ASMAE est en contact, ainsi que des jeunes parmi les plus âgés, des chefs d'entreprise, etc.

Le cercle vicieux

Tous ces contacts ont progressivement permis à Axel de véritablement identifier les noeuds auxquels ces jeunes sont confrontés. Premier problème : leur isolement par rapport au reste de la société; ils n'ont, pour ainsi dire, que de très rares contacts avec l'extérieur de l'institution, si ce n'est via l'école pour ceux qui y vont en-dehors de l'institution. Ils n'ont donc que peu de connaissances des réalités de la vie indépendante. Un orphelinat, à cet égard, représente encore bien souvent un cocon, même si l'encadrement pédagogique n'y est pas formidable; les jeunes qui vivent dans la rue (même s'ils retournent en familles) ont, quant à eux, appris à se débrouiller.

Deuxième manque flagrant pour les jeunes : ils n'ont eu, pour la plupart, aucun contact avec le monde du travail. A 18 ans, le jeune n'a aucune référence professionnelle : rythme de travail, relation avec un patron, contrat d'emploi...

Enfin, le niveau des loyers aujourd'hui rend quasiment impossible la location d'un logement décent. Restent les solutions de débrouillardise, avec tout ce que cela comporte comme précarité... et avec l'inconvénient majeur que lorsque quelqu'un n'a pas de logement fixe, donc de domiciliation, il ne peut être engagé sons contrat de travail. Et sans emploi, il ne peut trouver de logement. La quadrature du cercle...

A ces problèmes, s'ajoutent les handicaps liés aux origines des jeunes: quand on sort d'une maison d'enfant, en Roumanie, c'est quasiment écrit sur le front en encre indélébile. Qui plus est quand on est tzigane, ce qui se voit bien souvent à la couleur de la peau... Quand on sait que la plupart des gens considèrent les jeunes sortis des maisons d'enfants comme des bons à rien et  que le mot "tzigani" est une insulte ou signifie "voleur", on aura une vision plus ou moins complète du tableau...

Trois axes de travail

Chacun des axes de travail choisis sera bien sûr fonction des constats identifiés. Ainsi, afin de casser l'isolement des jeunes des maisons d'enfants, des ateliers d'intégration sociale auront pour objectif de conscientiser les jeunes à leur vie indépendante après leur sortie de la maison d'enfant, en y incluant des propositions d'orientations professionnelles; ce travail se fera directement en phase avec les directeurs des institutions concernées, ainsi bien sûr qu'avec leurs éducateurs.

Cela rejoindra sans doute les aspirations des jeunes qui ne savent finalement pas grand chose sur les possibilités de travail et s'enferment dans les seules idées qu'ils ont pu approcher via un ancien de l'institution. Peut-être sera-ce, en partie, un moyen d'éviter que certains d'entre eux ne rejoignent les bandes rendant des "services" aux différentes mafias de tout poil et de toutes origines qui sévissent actuellement dans le pays, particulièrement dans les villes. Des assistants sociaux roumains seront chargés d'une coordination générale. La méthode utilisée pourrait bien être la Recherche Action Participative, dont nous vous avons déjà souvent parlé dans ce journal. (3)

Le deuxième constat a trait à la difficulté d'appréhension du monde du travail. Le projet vise à créer un Centre de jobs de vacances pour les jeunes, sorte de "Job Club" qui préparera les jeunes à la recherche d'un job de vacances (et ce dès 15 ans), tout en leur proposant une bourse de jobs potentiels, grâce à des contacts qui seraient pris au préalable avec des entreprises. Les approches préliminaires effectuées par Axel montrent en effet que l'intérêt existe du côté des entreprises.

La pratique d'un job de vacances, sur une durée de 2 ou 3 mois, pendant trois étés par exemple, ne pourra qu'être bénéfique pour le jeune, en terme de préparation au monde du travail, sans oublier bien sûr les revenus qu'il va en tirer avec son corollaire, l'apprentissage de gestion de ressources financières. Cette idée n'a sans doute rien de très neuf; chez nous, elle existe depuis des lustres. En Roumanie, par contre, elle fait figure de petite révolution. Comme quoi, il ne faut pas toujours se casser les méninges mais simplement réfléchir à ce qui existe ailleurs et peut éventuellement être adapté localement.

Enfin, pour tenter de résoudre l'épineux problème du logement, le projet prévoit de créer une  agence de logements socio-éducatifs, qui consiste à mettre à la disposition des jeunes, à leur sortie de l'orphelinat, des appartements, supervisés par des animateurs, et avec des loyers progressifs : au début de ses recherches d'emploi, le jeune n'ayant aucun revenu ne devrait rien payer non plus; dès qu'il trouve du boulot, il paye un loyer, d'abord symbolique, ensuite se rapprochant progressivement du marché. Afin d'éviter la formation de ghettos, ces appartements ne devront pas être concentrés ensemble en un lieu ou un quartier mais s'intégrer dans un tissu urbain classique.

Partenaires roumains

Toutes ces idées, faut-il le dire, sont nées, grâce à Axel, de multiples rencontres et démarches qui ont permis également d'identifier des partenaires nouveaux susceptibles d'être les moteurs du projet sur place. Bien plus, le principal d'entre eux, la Fondation pour le Développement local de Sibiu (chef-lieu de Transylvanie) a déjà déposé, à Bucarest, un dossier de demande de financement, sur une base conjointe, auprès du programme SESAM (financé par l'Union Européenne).

Les autres partenaires sont à la fois publics et privés: la Préfecture de la ville de Sibiu, l'antenne locale du Ministère de la Protection Sociale, les directeurs d'établissements, une autre fondation locale, sans oublier Parrains d'O.R. Belgique et France, nos partenaires traditionnels pour la Roumanie.

Bien entendu, ce n'est qu'au pied du mur qu'on voit le maçon. Ce travail de débroussaillage et d'aiguillage, remarquablement réalisé par Axel, doit trouver son aboutissement concret et s'adapter, au fur et à mesure des difficultés qui seront rencontrées. Le projet est en route mais le plus dur reste à faire...

Xavier Verhaeghe


(1) Les associations française et belge PARRAINS D'OR. (Otphelins Roumains), initiatrices du projet d'appui à l'orphelinat de Hoarta et qui soutiennent d'autres institutions de Transylvanie.

(2) Le lei vaut actuellement environ 0,1 BEF.

(3) Lire par exemple: Géry de Broqueville, "Recherche Action Participative au Caire", in Passerelles, 1996, nO 20, p. 4 à 6.

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