Projets, Roumanie

La différence qui fait la différence

roumanie-32Dans la nuit, une violente tempête avait rejeté sur la plage des milliers d'étoiles de mer. Une femme qui se promenait par là aperçoit au loin un jeune garçon qui, inlassablement, ramassait une à une ces petites bêtes, puis courait les déposer dans la mer. Intriguée, la femme s'approcha du gamin: "Petit, il y en a tant et tant que jamais tu n'en viendras à bout. Ce que tu fais ne fera finalement pas de différence". Alors, l'enfant regarda l'étoile qu'il avait dans la main puis la déposa délicatement dans l'eau. "Pour celle-ci maintenant, cela fait une sacrée différence".

Le projet d'appui à l'orphelinat de Boarta (centre de la Roumanie), c'est un peu cela. Chacune des 19 volontaires qui s'y sont succédé depuis mars 1993 (plus de trois ans déjà !pourraient sans doute se retrouver dans le rôle de l'enfant ramassant, effort apparemment vain, quelques étoiles de mer sur une plage qui en est jonchée. "Ce petit texte nous a permis de croire et d'aimer notre présence en Roumanie", affirme Sophie Wodon (1). "Face aux questions, aux interrogations. aux ''pourquoi ?'', "comment ?", quoi ?", "vers quoi ?", quand tout s'embrouillait, une petite étoile dans l'immensité de la mer a suffit pour nous dire: "Continue... crois-y !"

En effet chacune a laissé un peu de ce qu'elle est à Boarta. Chacune en a ramené un peu de ce qui fait le quotidien de Boarta, un peu des joies, un peu des peines. Aucune, je pense, n'a regretté d'y avoir consacré quelques mois de sa vie. dans ce trou perdu de Roumanie...

Arriver aujourd'hui à l'orphelinat de Boarta, ne manque pas de susciter beaucoup de réflexions, trois ans après une première visite. Les améliorations matérielles sont incontestables, fruit du travail de la directrice de ]' orphelinat, de la détermination sans faille des associations françaises et belge "Parrains d'OR" (Orphelins Roumains), soutenues par des centaines de familles. et de coups de pouce financiers non négligeables, comme celui obtenu auprès de la Fondation Roi Baudouin. Mais. au-delà de ces aspects pratiques, importants pour l'avancement des choses à Boarta, ce qui frappe, c'est l'attitude générale des enfants (près de 75 actuellement). Comme aime à le rappeler Maria Mija, directrice de Boarta depuis janvier 1994, "le baromètre de Boarta. ce sont les enfants". Et e' est vrai que leur attitude, de manière générale, a bien changé. Dire que tout baigne dans l'huile serait sans doute aller un peu vite en besogne. Néanmoins. on a beaucoup de peine. en entrant aujourd'hui dans l'enceinte du bâtiment principal. à se souvenir de "comment c'était", il y a trois ans : les volontaires et les visiteurs se faisant frapper. parfois durement, par des enfants en total manque d'affection. la violence entre eux, le désordre assuré si le personnel ne sortait pas les bâtons, l'état dépenaillé et misérable des enfants. l'impression de laisser-aller complet...

La différence : ce sont les sourires, les "bouna ziua" (bonjour), les "koum te kieame" (Comment t'appelles-tu ?), les "multsomesc" (merci), etc. Au lieu de dix enfants vous sautant dessus, à peine passé la porte, voici un accueil simple, chaleureux, naturel, presque serein... Bien sûr, il reste beaucoup de choses à améliorer, notamment au niveau apport pédagogique proprement dit. Le programme scolaire du niveau maternel (enfants de 3 à 7 ans), n'est parfois suivi que de loin et avec plus ou moins de bonne volonté, suivant les éducatrices locales. La collaboration entre le

personnel et les volontaires étrangères se caractérise par des hauts et des bas; tout dépend des personnes... Les progrès, fruits de précieuses et parfois minuscules réalisations, restent fragiles. A côté de beaucoup de petites joies, combien de grosses déceptions, de retours en arrière, d'obstacles indépendants de notre volonté... Mais, petit à petit, la somme des progrès prend le pas sur les blocages. réalisés, notamment, par la motivation, quoique pas toujours homogène, des éducatrices roumaines, surtout des nouvelles arrivées, les premières diplômées à Boarta et par l'obstination de la directrice qui a ses idées et veut les mettre en oeuvre, que cela plaise ou non.

Dans la Roumanie actuelle, où l'on estime que près de la moitié de la population du pays vit au-dessous du seuil de pauvreté, où le nombre d'enfants abandonnés ou placés en institutions ne cesse d'augmenter et où les perspectives pour les jeunes sortant des orphelinats sont quasi inexistantes, les acquis des trois ans de présence à Boarta paraissent bien dérisoires. Mais, comme pour les étoiles dc mer, pour chacun dcs enfants de Boarta, ce qui a été fait en vaut la peine. C'est fort de cette conviction et de la confiance renouvelée de la directrice dans la présence de volontaires étrangères que les associations partenaires entendent prolonger leurs efforts.

En guise de conclusion, je me permets de reproduire ici celle du rapport de févrîer des volontaires actuellement sur place, en guise de bougie d'anniversaire: Voilà "trois ans que deux pionnières sont venues comprendre, troubler. modifier, améliorer, ouvrir et changer le cours de l'histoire de Boarta. Merci d'avoir osé commencer ce défi, d'avoir tenu le cap dans une ambiance qu'on ne peut déjà presque plus s'imaginer. Merci d'avoir cru dans le changement, d'être venu apporter l'amour et de l'imagination à ces enfants qui connaissent autre chose aujourd'hui que la violence. Merci de pouvoir y participer. d'être soutenues, écoutées et aiguillées à chaque visite, à chaque coup de fil."

Pour ma part, merci à Sylviane, Vinciane, Danielle, Marina, Florence, Emmanuelle, Sophie, Brigitte, Bettina, Hélène, Gwénaëlle, Fabienne, Murielle, Hélène, Sophie, Réjane, Bénédicte. Sophie et Isabelle.

Merci aussi aux éducatrices de Boarta, à Maria Mija, Minerva, Lucien, Gérard, Danielle, Jean-Lou et tant d'autres...

Xavier Verhaeghe.


(1) Sophie Wodon a travaillé à l'orphelinat de Boarta de septembre 1995 à février 1996. C'est à son initiative que le texte "L'étoile de mer" qui introduit cet article a été affiché dans l'appartement de l'équipe ASMAE en Roumanie.

Note : cette article a été publié dans le Passerelles n°21 - mai 1996 page 6-7

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