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Micro-crédit, outil d’autonomie ou de dépendance ?

Djibouti : Femmes en formation micro-crédit

Djibouti : Femmes en formation micro-crédit

Le micro crédit tend à être reconnu comme un moyen incontournable du développement. Après avoir mis en œuvre des programmes de grande envergure, puis tenté d’atténuer les effets des  restructurations économiques imposées par les institutions économiques internationales aux pays du Sud, la coopération au développement a pris le chemin des micro-crédits  Enquêtes réalisées en Afrique (Cameroun), en Asie et en Amérique latine (Bolivie) ? (1)Le micro-crédit repose sur un constat et un principe simples : les plus pauvres ne possédant que très peu de moyens financiers, ils ne peuvent offrir de garantie, n’ont pas accès aux banques et ne peuvent donc obtenir de crédit. Dans la grande majorité, ils sont donc dépendants de préteurs locaux et autres banquiers informels qui leur prêtent chaque matin de quoi assurer une activité économique minimale.  Génératrice d'un faible revenu, une grande partie des gains servira à rembourser le prêt du matin et le reste à acheter de quoi se nourrir. La plupart du temps, ce cercle vicieux empêche de dégager le moindre bénéfice et génère des dettes qui peuvent s'étendre sur plusieurs générations. Mais une expérience phare de la micro-finance et reconnue comme telle dans le monde de la coopération se déroule en 1983 avec la banque des villageois (ou Grameen Bank du bengali grameen, villageois) autorisée par la Banque centrale du Bengal. La démarche consiste à prêter de façon solidaire, à de petits groupes de personnes qui se connaissent, se rencontrent régulièrement et qui acceptent de jouer le jeu de la caution mutuelle.  Le groupe s'engage à assister l'emprunteur dans sa gestion du prêt, mais surtout à rembourser s’il n'est pas en mesure de le faire lui-même. Si le prêt n'est pas remboursé, aucun des membres du groupe ne pourra prétendre à un prêt pour lui-même. Dès lors, épargner et prêter dans le même réseau bénéficie du contrôle social des uns par les autres, de l’interconnaissance et c'est dans le lien du groupe et sa logique que réside la garantie qui manquait aux banques. Depuis lors, les projets de micro-crédits (ONG, mutuelle) et les institutions de micro-finance (institutions de type bancaire) n’ont cessé de se développer et suscite un véritable engouement de part et d’autre. Quel sont les effets du micro-crédit dans le cadre de la lutte contre la pauvreté ? Peut-on lui attribuer des corrélations entre croissance économique et développement social ? Si les ONG sont souvent devenues les fers de lance des politiques des bailleurs, quelle est la politique des organisations internationales dans ce domaine, la position des ONG ? Puisque le micro-crédit peut être rémunérateur et enrichir ONG et institutions, n'est-ce pas là un danger pour les plus démunis ? Le micro-crédit remporte une grande popularité malgré des résultats difficilement mesurables. En s’adressant aux populations les plus démunies, il se destine le plus souvent à des activités de petite échelle. Ces prêts vont donc être investis la plupart du temps dans des activités locales et doivent permettre de lancer ou de consolider une petite activité rémunératrice. A l'échelle d'un foyer, d'un quartier ou d'un village les enquêtes rapportent qu’une grande partie du "mieux vivre" apporté est difficilement quantifiable (une alimentation de meilleure qualité, plus variée, plus équilibrée, des enfants scolarisés plus longtemps, des soins plus réguliers, des conditions de vie plus salubres, plus hygiéniques, etc.). Les retombées macro-économiques restent difficilement mesurables car ces crédits favorisent principalement le secteur de l’économie informelle. Malgré la difficile évaluation des impacts et l’hétérogénéité des contextes socio-culturels de ces programmes, on obtient un premier aperçu intéressant des retombées des petits crédits : selon les sources et le croisement des enquêtes, « les crédits inférieurs à 100 $US, accordés essentiellement aux femmes, ne créent que très rarement (moins de 3%) de petites entreprises ou des emplois nouveaux. Ces crédits améliorent la situation sociale des bénéficiaires qui peuvent ainsi trouver les fonds nécessaires pour satisfaire des besoins de première nécessité. Il y a donc amélioration, mais rares sont les bénéficiaires qui dépassent le seuil de pauvreté »(1). Quelle est la plus-value engendrée par les prêts ? Selon l’enquête menée en Bolivie, l'impact serait significatif : l'augmentation des revenus varie de 29% à 85% selon les zones sur les 4 années d'observation mais permet le plus souvent à la famille d'investir dans des dépenses d'équipement ou de bien-être social (2). «Ce sont des crédits de 5.000 $US et plus qui déclenchent un processus de croissance par l'investissement dans de nouvelles unités de production, l'amélioration de la productivité et l'ouverture sur de nouveaux marchés» (3). Or les bénéficiaires qui peuvent prétendre à ce type de crédits ne représentent pas la majorité des emprunteurs. Dans la majeure partie des cas, le micro-crédit permet d’assurer des besoins élémentaires  tels que l’alimentation, la santé, l’habitat et peut être rémunérateur mais reste productif à une petite échelle. Si la création d’emploi a pu être mise en avant par certains, il ne faut pas oublier de préciser selon Jean-Loup Motchane, (4) que « ces emplois, dont le nombre potentiel est forcément limité, sont en majorité des emplois précaires de l'économie informelle, permettant, sauf exception, tout juste de survivre». En somme, de nombreuses études d’impact tendent à démontrer de façon récurrente que les Institutions de Micro-Finance (IMF) ne parviennent pas réellement à toucher les populations très pauvres et que les changements intervenus dans leurs vies et celles de leurs familles restent souvent limités à des améliorations matérielles et ponctuelles.  La micro finance agit en quelque sorte pour les plus pauvres comme un système de sécurité sociale plutôt que comme un véritable facteur de développement économique. Si le micro-crédit permet une amélioration relative du niveau de vie, il est aussi important de tenir compte de ses impacts sur liens sociaux. Le micro-crédit a permis de réduire la dépendance vis-à-vis des usuriers, à désengager les relations de clientélisme aussi vis-à-vis des patrons. En effet, l’émancipation financière ne se contente pas d’offrir des marges de manœuvres par rapport à l’accès aux ressources. C'est la participation aux institutions (banques, mais aussi école, centre d’apprentissage, centre de santé etc..) qui est améliorée. Ce système financier a été rapidement appliqué essentiellement auprès de femmes dans la mesure où elles présentent un meilleur taux de remboursement (elles représentent aujourd'hui 94 % de la clientèle de la Grameen Bank, pourcentage que l'on retrouve dans la plupart des banques solidaires, quel que soit le pays), et en milieu rural, afin de toucher les populations les plus pauvres et « éloignées » du système bancaire. En s’adressant aux femmes vivant dans des sociétés patriarcales le plus souvent,  le micro crédit contribue à faire évoluer leurs relations de dépendance vis-à-vis des hommes. Dans des sociétés, comme celle du Bengladesh, où la femme est peu valorisée, en ce sens qu’elle ne constitue qu’une faible valeur (considérée comme un poids pour la famille en raison de la dot que ses proches doivent constituer), l’accès à un IMF peut être un avantage d’émancipation et d’amélioration des conditions de vie.   Cependant, il est fréquent de voir des femmes engager un crédit  pour leur mari qui n’ont pas reçu d’accord, considérés comme moins bon payeur et qui doivent quant à elle trouver les moyens de rembourser ces prêts. Une émancipation de surface que les rapports quantitatifs des bailleurs ne permettent pas d’identifier. Par ailleurs, il faut noter l’important changement des relations entre acteurs au niveau des institutions de la micro-finance. En effet, « ces fonds de garanties ont permis à des dizaines de milliers de petits producteurs, femmes et hommes, paysans ou commerçants, artisans et petits entrepreneurs du secteur non formel, “d'entrer en banque” et de recevoir les crédits qu'ils réclamaient depuis longtemps » (5). Le bénéfice d’une telle mise en œuvre dépasse le cadre strictement matériel et directement économique de la démarche dans la mesure où des liens sociaux entre acteurs qui, à l’habitude, ne s’entretenaient pas, ont pu déboucher sur une connaissance mutuelle. D’un point de vue plus général, les effets sociaux du micro-crédit vis-à-vis des institutions bancaires paraissent positifs d’autant que la crise du secteur bancaire, en Afrique notamment, dans les années 90, était liée en partie aux ajustements structurels. Le secteur financier formel en prise à des problèmes d'insolvabilité, la relation s'était traduite par une perte de confiance, principe essentiel de leur fonctionnement. La faible amélioration du niveau de vie et le recul de l’Etat. Mais que dire de la santé, de l’éducation ? ces deux bastions que gardent les défenseurs des droits fondamentaux, sont de plus en plus privatisés et libéralisés impliquant une inégalité croissante de l’accès aux soins et à la scolarité – inégalité renforcée dans les années 80 lorsque les financements publics ont été boycottés par les institutions de Bretton Woods. (Banque mondiale, FMI, OMC …) Or, il est pour tous essentiel d’avoir accès aux soins de santé, à une éducation pas trop écourtée, à des conditions décentes de logement. Si le micro-crédit y contribue, il est en revanche discutable de voir la micro-finance se substituer au rôle d’institutions publiques. L’Etat se dédouane en partie de ses fonctions sociales (dans le cas où on l’envisage comme un organe qui sert le bien être de tous…) et nombreux sont les acteurs engagés dans le développement qui dénoncent ces « effets de surface ». Ils accusent notamment l’incohérence des politiques globales de certains PVD (et sous tutelle des institutions internationales) avec la mise en place de politiques locales, désignées comme des méthodes qui ne font qu’occulter les causes de la pauvreté. Malgré les limites de sa portée, le micro-crédit est aujourd’hui très encouragé. Il faut cependant noter que, pour l’heure, le cycle « vertueux » reste pour le moins très dépendant du contexte environnant du pays mais aussi de la qualité de l’institution de micro finance, de son suivi et des subsides qu’elles perçoivent. Des conditions de réussite et des contraintes : les deux écoles du micro-crédit. Il existe d’importantes contraintes et des conditions parfois difficiles à remplir pour assurer des effets positifs à ce type de prêts. La micro-finance et ses  politiques d’accompagnement reste un sujet qui fait débat entre, d’une part, les tenants de l’approche «minimaliste » qui prônent le seul accès aux crédits ou aux services financiers et considèrent que les capacités (compétences comptables, bonne gestion, leadership...) viendront avec l’augmentation des revenus. Et d’autre part, les tenants de l’approche « intégrée » qui considèrent que le crédit sans un travail d’accompagnement n’est pas pertinent, ni efficace, ni facteur d’impacts durables. Autrement dit, on aurait la différence entre « la fourniture de services financiers et une organisation sans but lucratif de type ONG, qui à ses côtés, se charge des activités d’accompagnement, utiles mais réputées non rentables. » (6) Le débat porte sur des postulats anciens, disputés entre les plus libéraux et ceux qui valorisent une approche complémentaire, axée sur l’action sociale. Mais en raison de l’évolution du micro-crédit et des politiques de coopération au développement, ils sont de plus en plus amenés à se rejoindre. La politique des ONG a dû rejoindre en quelque sorte un certain libéralisme et dépendre davantage des décisions des plans gouvernementaux en matière d’intervention et de financement. En effet, les institutions internationales ont  trouvé dans le micro-crédit via les ONG une manière d’associer la dimension locale, privée et la moindre intervention de l’Etat : une façon aussi de mettre en place une approche néo-libérale du développement. L'enthousiasme que suscite la micro-finance doit aussi être nuancé en raison de l’autonomie relative des organismes. Il ne faut pas négliger les besoins de formation et de suivi des différents acteurs. Une des clés serait un suivi rapproché, une formation continue, un accès durable au crédit (prêts successifs) et la constitution d'une épargne simultanée pour améliorer durablement la situation. Les tenants de l’approche intégrée prônent un accompagnement pluridisciplinaire comme l’illustrent les propos de ces acteurs d’ONG :« Dans l'équipe qui attribue les crédits se trouve en effet une assistante sociale chargée de « régler tout ce qui peut faire échouer le remboursement ». Cela va de l'éducation sanitaire de base pour éviter les maladies des enfants ou de la mère de famille à la formation au planning familial. Sans assistance sociale, c'est l'échec assuré ». i Ces programmes ne  sont pas seulement une familiarisation aux logiques financières de crédit (services de conseils pour l’installation de micro-entreprises, diagnostics, …) mais se placent dans la logique du développement durable et visent la pérennité des acquis par une approche pluridisciplinaire (éducation à la santé, etc… ). Les tenants de l’approche intégrée prônent un accompagnement pluridisciplinaire comme l’illustrent les propos de ces acteurs d’ONG :« Dans l'équipe qui attribue les crédits se trouve en effet une assistante sociale chargée de « régler tout ce qui peut faire échouer le remboursement ». Cela va de l'éducation sanitaire de base pour éviter les maladies des enfants ou de la mère de famille à la formation au planning familial. Sans assistance sociale, c'est l'échec assuré ». Ces programmes ne  sont pas seulement une familiarisation aux logiques financières de crédit (services de conseils pour l’installation de micro-entreprises, diagnostics, …) mais se placent dans la logique du développement durable et visent la pérennité des acquis par une approche pluridisciplinaire (éducation à la santé, etc… ). La formation devient nécessaire pour que les bénéficiaires augmentent suffisamment leurs revenus de façon à pouvoir rembourser les intérêts, mais aussi rentabiliser leurs activités économiques et faire du profit. Mais est-ce aux bénéficiaires locaux, dans les villages et les quartiers, d’assurer ces frais  de suivi ? Faut-il les intégrer aux coûts payés par les emprunteurs et augmenter leurs taux d’intérêt ? Elodie Bernollin. Article du Passerelles n°49 - juin 2006 (1) L’enquête bolivienne s'est attachée à une comparaison de données entre 1994 et 1998 dans un certain nombre de zones d'intervention de FADES: Tarija, Oruro, Potosi et La Paz. D’autres études, réalisées en Asie et citées par  F. Vincent sont issues de The People's Rural Development Association (PRDA) du Sri Lanka, par Sunimal FERNANDO, in "Le processus de capitalisation des organismes de développement du secteur informel du Tiers-Monde", RAFAD, cahier No 3, mai 1995 et de SOUZA, Etude Bangladesh, FIDA Rome, 1997 (2) Pour donner un exemple de répartitions des investissements, au Cameroun, les secteurs principalement concernés par l'activité des crédits octroyés sont le commerce et l'artisanat (22,34%), la santé (20,74%), l'éducation (20,10%), l'agriculture et l'élevage (13,36%), et l'habitat (5,7%). (3) Les réponses les plus fréquentes sont : l'amélioration de l'habitat (35%); du matériel et équipement de cuisine (34%); des bicyclettes (25%); des radios (19%) et l'éducation des enfants (11%). (4) F. Vincent, op.cit (5) Jean loup Motchane, « L'utilité sociale, plutôt que la logique du profit : le microcrédit, alibi de la privatisation de l'aide au développement », Le monde diplomatique, avril 1999, p.20 et 21 (6) Jean loup Motchane Op. cit.  
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