Réflexions

On ne revient pas indemne d’Afghanistan

Capture d’écran 2013-04-17 à 12.07.46Martial Ledecq, 62 ans, est chirurgien. Il y a 5 ans, il décide d’abandonner le confort de l’hôpital de Libramont. Haïti, Côte-d’Ivoire, Sud Liban, Pakistan… Il enchâsse depuis lors les missions pour Médecins Sans Frontière (MSF). MSF qui a décidé, cinq ans après son retrait du pays suite à l’événement tragique et meurtrier de 2004, de revenir, fidèle à sa charte, dans un pays plus délabré et déstructuré que jamais, l’ Afghanistan. Je reviens d’une mission de 3 mois à Lashkargah, dans la province de Helmand, bastion des talibans, où l’Otan a lancé une très grande offensive cette année, où on cultive près de 80 % de la culture du pavot de tout l’Afghanistan. Cette province est un enjeu important, et il s’y passe une violence inouïe. En tant que médecin MSF, on ne la voit pas directement. Nous n’avons pas été sous les tirs croisés, mais tous les jours, on voit des blessés de guerre qui arrivent à l’hôpital. La chirurgie était exclusivement une chirurgie de guerre. Tous les jours, des blessés par mines, par balles, des brûlés par explosions, et pas seulement des jeunes hommes en armes, mais aussi des femmes et des enfants. Des mains coupées, des bras arrachés, des jambes à amputer La guerre est indigne de notre condition d’hommes. A Lashkargah, une toute petite partie de la population, extrêmement riche, va se faire soigner à Kandahar, Karachi ou Dubai. Le reste de la population est extrêmement pauvre et ne peut pas se payer des soins privés. J’étais le seul chirurgien expatrié. Mais je travaillais avec une bonne dizaine de chirurgiens afghans à l’hôpital. On travaillait ensemble. Je n’ai jamais fait une opération seul. Les Afghans ne vous diront jamais rien qui puisse vous déplaire. Ils vous accueillent. Ce que je peux dire vient de la relation très particulière qu’un chirurgien peut avoir avec son patient. Je me souviens d’une petite fille de douze, treize ans peut-être qui est arrivée à l’hôpital victime d’un « cross-fire » aux dires de la famille, une balle entre le poumon droit et le foie, en état de choc, et qui au-delà de nous-mêmes, nous regarde une dernière fois. Elle décèdera quelques heures plus tard malgré nos efforts désespérés. Ce que je pense à ces moments-là, c’est que la mort est un meurtre. On ne peut pas simplement dire : je m’en lave les mains. Pour celui qui s’en va, pour la vie qui part, d’une certaine manière, c’est l’humanité entière qui est responsable. Celui qui a suscité la guerre, celui qui a décidé de la faire, celui qui l’a approuvée est responsable. Nous savons tous très bien que la guerre n’est pas la bonne réponse. Il faut trouver autre chose. Nous n’allons nulle part en Afghanistan. Je suis étonné du peu d’intérêt des gens pour l’Afghanistan et pour le Pakistan. C’est loin, et on n’a que quelques centaines de soldats sur place. On a en Europe une image extrêmement négative de l’Afghanistan et du Pakistan. Quand je suis arrivé, je me suis demandé comment j’allais être reçu. Nos soldats sont là. Les pays sont occupés, même si on vient soi-disant apporter la démocratie et les droits de l’Homme. Au début, l’accueil était un peu emprunté. Après le partage de quelques semaines de travail quotidien, il s’est établi entre nous une confraternité véritable et chaleureuse, bien plus qu’une collaboration convenue. Cette dernière m’aurait déjà largement comblé, sachant que notre organisation est occidentale, qu’elle le veuille ou non, et que leur pays est aussi quadrillé par des troupes occidentales. De retour en Belgique, imaginez ma surprise de recevoir un coup de fil de Lashkargah où plusieurs camarades chirurgiens, s’échangeant le téléphone, me demandèrent si j’avais fait bon voyage, si j’étais bien reposé, si la famille se portait bien, etc. Si l’on admet que la civilisation d’un peuple se mesure à sa capacité à reconnaître l’humanité de l’autre, je soutiens que le peuple afghan est très civilisé. Inversement, si l’on considère que la prison de Bagram, où la torture serait pratiquée, n’est pas un monument de la civilisation occidentale, la question de savoir s’il faut avoir peur des barbares devient totalement incongrue. Martial Ledecq Note : Cet article a été publié dans le Passerelles n°51 de mars 2011.

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