Dossier

Le Sénégal à l’heure du Wifi

Sen-2011-visite-ca-4Le thème des NTIC a fait énormément parler de lui dans les années 1990. Après cette campagne mondiale lancée depuis les grandes capitales du monde, la tendance a été vite suivie au niveau tant des continents que des pays membres de l’Organisation des Nations Unies. Les impressions recueillies ci-dessous proviennent de notre expérience de travail dans la réalité quotidienne de communautés très pauvres du Sénégal. Les « nouvelles technologies de l’information et de la communication » ont été comprises par un plus grand nombre des populations comme un thème très scientifique et de ce fait, éloigné de leurs réalités quotidiennes. Pour eux les « nouvelles technologies de l’information », c’est tout simplement l’accès au téléphone portable, à  Internet, etc. Hors des grandes villes, les populations ont-elles profité de cette technologie? Oui et non. Oui, pour des pays qui ont vite sauté sur l’opportunité en libéralisant leur espace de l’information; je citerai le cas du Sénégal qui s’est distingué dans ce secteur en rendant le matériel informatique très accessible avec la suppression des taxes douanières, en autorisant les compagnies internationales à accéder au marché national, même en favorisant la concurrence entre elles. Au Sénégal, par exemple, trois grandes compagnies se font concurrence, Orange,Tigo et Expresso; chacune proposant des produits concurrentiels. Cybercafé: CD pa C ! D’autre part, grâce à cette concurrence, l’accès au marché de l’Internet, du téléphone portable, a été facilitée. Un exemple, dans les années 1990, les pays étaient inondés de cybercafés, à la fois pour la téléphonie et l’Internet. Aujourd’hui, ces cybercafés ont fermé au fur et à mesure du développement d’autres produits comme le WIFI à domicile, dans les centres scolaires, au marché, sur les places publiques, etc. L’accès à l’Internet dans certains pays comme le Sénégal n’est pas l’exclusivité des villes importantes où s’exerce le pouvoir politique. Au contraire, il est devenu un outil de travail pour les jeunes, les parents, les enseignants, les chauffeurs au point où dans une même maison on peut compter trois à cinq téléphones portables. Il est vrai qu’il répond au besoin réel d’individualiser les messages ; les jeunes notamment désireux de nouer des contacts avec des personnes qui ne sont pas nécessairement connues des parents, de l’enseignant, du grand frère. Les petits rendez-vous entre les jeunes passent souvent par le téléphone portable. Les couples en viennent à se disputer dans certains cas pour les coups de téléphone à répétition ayant parfois de lourdes conséquences sur le budget familial… Ainsi, les parents se posent la question (ou n’osent plus la poser) de savoir d’où provient l’argent pour acheter les cartes de crédits téléphoniques pour alimenter les portables. Certains jeunes disent qu’ils dépensent jusqu’à 1.OOOFCFA, soit 1,538 euros pour leurs frais de téléphone; ce qui est énorme ici. Les personnes rencontrées confirment l’importance de l’Internet et des portables dans leurs occupations journalières. Inutile de revenir sur leur importance par rapport aux enclavements. Aujourd’hui plus de 9O% du territoire est couvert par le réseau de téléphonie mobile alors que la téléphonie classique ne me semble pas même couvrir 50% du pays. Autre exemple sur l’efficacité de certains produits de la technologie de l’information tels que les téléphones portables : depuis trois ans, les femmes du grand marché de Mbour au Sénégal surveillent les prix des poissons vendus sur tous les marchés principaux du pays et de la sous-région avant de fixer leurs prix. Idem pour le transfert des fonds par toute sorte de systèmes d’un point à l’autre par la poste, les stations d’essence, etc. 60 radios communautaires On ne peut boucler la discussion des NTIC sans parler de l’implantation dans les pays des radios communautaires. Suscitées au départ par des initiatives de la société civile, reconnues vite par le Gouvernement du Sénégal, ces radios communautaires sont au nombre de 60 dans le pays. Elles survivent par leurs propres moyens parmi lesquels: les conventions signées avec des services décentralisés de l’Etat, les ONG, les organismes des Nations Unies quand ils ont des messages à transmettre aux communautés sur les feux de brousse, l’hygiène, la santé, l’agriculture, le Sida. Interrogé à ce sujet, Mane Moussa, coordinateur de la radio Niombato, de Soucouta, partenaire de AJE, confirme l’utilité des radios communautaires et affirme leur caractère incoutournable dans le développement socio-économique des populations. Notons au passage que la radio communautaire de Soucouta a été construite par Asmae et AJE  grâce aux chantiers des jeunes belges et de Toubacouta organisés annuellement. Bien sûr, certains pays voient en ce développement de la communication un danger pour leur régime. Ils renforcent les contrôles. Par des règlements, ils bloquent la libéralisation du système, augmentent les droits d’entrées, etc. Ainsi, seule une poignée de privilégiés y a accès  et bénéficie des produits  de la nouvelle technologie de l’information. Dans ces pays, les professeurs des universités ont souvent toutes les peines du monde pour accéder à l’information pour simplement préparer leurs cours ! Quant au rôle d’intermédiaires financiers des ONG du Nord pour promouvoir ces nouvelles technologies, même si au début elles ont pu susciter des initiatives, organiser des séminaires de renforcement de capacités d’ici et là, ils sont réduits à leur rôle de prestataires de services vis-à-vis de leurs gouvernements de plus en plus portés sur la « rationalisation » des dépenses. Au point que les ONG du Sud qui les idéalisaient comme donneurs de bons modèles ne s’y retrouvent plus. Avec l’assèchement des ressources au Nord, les ONG du Sud doivent se rabattre sur les terres africaines. Comme communicateurs de développement, les ONG internationales fondaient leurs déplacements au Sud sur des valeurs éthiques propres aux ONG; notamment le renforcement  des cadres locaux, les contre-pouvoirs, l’émergence d’ONG du Sud suffisamment solides pour aborder les gouvernements dans leurs pays et proposer des changements au profit de leurs populations. Dépasser les clivages Nord/Sud ! Aujourd’hui, certaines ONG du Nord sont en concurrence avec ceux-là même dont ils voulaient favoriser l’existence. Ne dit-on pas que le meilleur coopérant est celui qui rentre le plus tôt possible pour céder la place aux compétences locales ? Ces ONG du Nord travaillent sur le terrain en créant un vide autour d’elles sous prétexte qu’elles assureraient mieux l’efficacité de l’aide. La tension entre les ONG du Sud et celles du Nord est bel et bien palpable. Tout le monde attend l’éclatement. Les avantages qu’ils tirent des appels à projet parce qu’ils s’avèrent capables de fournir les 20% ou plus demandés en contrepartie les favorisent énormément. Alors qu’il y a des ONG du Sud avec les mêmes compétences qui ne parviennent pas à passer le cap faute de contrepartie. Avec la Déclaration de Paris, suivie de celle d’ACCRA, un nouveau mode de communication à la fois avec le pouvoir et les acteurs s’impose. Les Etats voudraient assurer un contrôle sur l’utilisation des fonds alloués aux ONG tant du Nord que du Sud. Or, les ONG exigent des gouvernements un comportement qui va dans le sens d’un réel partenariat et non d’une confrontation. Face à cette imposition des bailleurs de fonds du mode de fonctionnement des ONG, la solution réside dans la cohabitation entre les ONG du Sud et du Nord au lieu de créer de petits îlots d’ONG dites « du Nord ». Nous faisons tous partie d’une même famille avec des valeurs partagées. Il n’y a pas d’ONG  du « Nord » ou « du Sud » : nous partageons la même éthique et déontologie face à nos gouvernements respectifs. Les ONG devront accepter que les pouvoirs politiques et les acteurs/trices valident nos modes de fonctionnement dans le souci d’une bonne gouvernance. René Sibomana   Pour aller plus loin Outre les multiples ouvrages de Dominique Wolton, cité ci - avant dans ce dossier, plusieurs auteurs valent la peine d’être pistés pour une réflexion plus approfondie sur la place relative des « TIC » face aux questions de développement des sociétés humaines. Lire par exemple à ce sujet : http://www.wolton.cnrs.fr Ballantine P. et Clarke D., « TIC, capacités et réseaux », Capacity.org, n° 27, février 2006, p. 7 Pour des précisions statistiques  http://www.itu.int/ITU-D/icteye/Default.aspx Note : Cet article a été publié dans le dossier "TIC, éthique et développement" de Passerelles n°51 de mars 2011   

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