Dossier

Un Arbre à Palabre virtuel dans la brousse

Capture d’écran 2013-04-16 à 15.21.12Début de la quarantaine, Christophe Blitz a commencé son métier d’ingénieur du son au Burundi au début des années 1990 dans le domaine du film d’animation. Depuis lors, il a enchainé de multiples projets  du Sénégal au Rwanda, et récemment encore à Madagascar. Son quotidien à Bruxelles est fait de prises de son « classiques » pour tout ce que Bruxelles compte de chaînes de télévision, de CNN à la télévision basque, France 2, ou le parlement européen. Il donne également des cours de prise de son à l’ Espace formation-PME à Bruxelles, ainsi qu’en Afrique, dans des projets auxquels il prend part. Passerelles : Quel regard portez-vous sur les « Nouvelles technologies de l’information et de la Communication » en Afrique ? Christophe Blitz : Je fais partie d’une des premières générations qui ont pu mettre en application les « nouvelles technologies ». Je me suis retrouvé à la frontière entre la fin de l’analogique et le début du numérique. Ce n’est pas anodin. Inconfortable mais passionnant ! Ca me permet aujourd’hui de pouvoir utiliser les nouvelles technologies en ayant une profondeur de champs par rapport aux anciennes manières de faire. Mon parcours m’a également amené à entrer en contact avec différents types de bailleurs de fond. Le nerf de la guerre étant toujours l’argent, qui pense développement, pense en général subventions. Et c’est là que commence l’engrenage. Qui dit subvention dit dossier à remplir. Qui dit dossier, dit conditions, critères, déclinés en fonction des modes et agendas politiques des bailleurs… La figure devient rapidement compliquée : entre l’envie très forte de rester en phase avec la belle idée qui nous animait au départ et les exigences d’un cahier des charges parfois en marge des vrais besoins et attentes des populations locales concernées par le projet. Dilemme : garder son âme sans aide financière ou risquer de la perdre  en bénéficiant de sommes dépassant les besoins réels… L’apparition des nouvelles technologies a permis en partie de casser cette logique. C’était évidemment une bonne nouvelle pour les pays du Sud. Passerelles : Concrètement, quels types de projets ont pu offrir une première application utile pour les besoins des gens ? C.B. : Avec les nouvelles technologies sont apparus les « home studios ». Cela remonte au début des années 1990. Traditionnellement monter un studio supposait un investissement considérable. Le «home studio» a révolutionné tout cela. L’idée était d’en finir avec la logique deux pièces avec cabine insonorisée bourrée de machines très chères pour se concentrer sur l’essentiel. L’ordinateur a pu remplacer bien des outils. Du coup, une série de projets, hors de prix il y a seulement quelques années, sont devenus accessibles. Avec un peu de créativité, on pouvait entrevoir la possibilité de créer des structures vraiment bon marché. Comme la technologie était neuve, les bailleurs de fond restaient très réticents. Les décideurs aussi. Lorsqu’on proposait un projet de développement audiovisuel en Afrique, les tenants de la tradition issue des anciennes générations faisaient barrage. On était capables de proposer un projet équivalant pour dix fois moins cher. Au début, on ne nous prenait tout simplement pas au sérieux. Remballés par la porte, on a parfois mis des années à revenir par la fenêtre…. Passerelles : Les « éléphants blancs » ont la peau dure ? C.B. : C’est le moins que l’on puisse dire. Et toute la stratégie des grands groupes industriels participe aussi, à leur niveau, à l’entretien de cette logique. Comme dans bien d’autres domaines, l’idée est de pérenniser la dépendance du client – qu’il s’agisse du bailleur de fonds, de l’ONG initiatrice du projet ou des collectifs et associations qui en sont le réceptacle, par exemple en lui offrant une partie du matériel nécessaire. En général, la belle technologie offerte est peu compatible avec les autres marques et évolue rapidement… Imperceptiblement le « piège » se referme. Si demain tu désires réécouter ce que tu as enregistré hier, tu ne pourras le faire avec n’importe quel matériel. Ainsi, les utilisateurs se retrouvent obligés de passer par la même entreprise pour poursuivre le projet. A contrario, le « home studio » utilise un matériel bon marché, qui n’est plus nécessairement à la pointe de la qualité mais qui offre un rendu qualité suffisant pour pouvoir commencer à travailler sérieusement. Au Sénégal, le premier à avoir réussi un « home studio », c’est Aziz Dieng (1). Touche à tout de génie, universitaire et musicien de talent, il ouvre un studio… par lequel passeront finalement pas mal de figures emblématiques de la musique sénégalaise avant qu’ils ne soient même connus comme Youssou NDour, Baama Maal et Thione Seck, etc. La logique était enclenchée. Passerelles : Votre premier projet de terrain, un projet pilote de radio rurale a finalement vu le jour au fin fond de la Casamance. C.B. : On a tous ramé. De multiples projets étaient restés lettre morte, jusqu’au jour où l’on m’a proposé de prendre part à un projet qui était finalement un « copier-coller » de trucs qu’on avait proposés des années auparavant. On a pu monter un centre audio en Casamance qui avait pour but de participer de la résolution de conflits sociaux par la communication, essentiellement des conflits opposant des villages pour des questions entre éleveurs et agriculteurs. Concrètement, on a monté une structure pilote à Kolda au centre de la Casamance (sud du Sénégal). L’objectif était d’aider les collectivités villageoises parfois isolées à partager et résoudre les problèmes de la vie quotidienne. On a évidemment formé des locaux afin de générer une structure autonome. Deux antennes auxiliaires ont été placées dans des villages perdus de la région  non loin de la frontière gambienne. Il est important de noter qu’à l’époque il n’y avait ni Internet ni radio privée dans la région. Déjà à l’époque, on a pu fonctionner avec des panneaux solaires. Quant au reste du matériel, son coût était dérisoire: l’idée était que les populations locales puissent facilement s’enregistrer et se réécouter. Il ne fallait donc qu’un bon enregistreur à cassettes, un micro, un casque audio… Et pour se réécouter, un simple lecteur audio portable stéréo du type de ceux qu’on vend en grandes surfaces ! Les piles étant rechargeables, on les alimentait avec l’énergie solaire. On a donc pu créer des espaces de dialogue entre la ville Kolda et les villages reculés. Passerelles: Quels ont été les résultats de cette première expérience ? C.B. : Le projet a permis a certaines communautés ou franges de la population d’obtenir davantage d’audience du simple fait de sa dimension ludique et « magique ». Il faut s’imaginer qu’à l’époque, concrètement on s’échangeait des cassettes audios, ce qui créait un dialogue.  Il faut dire que les villages concernés n’avaient pas même l’électricité. Alors vous pensez, le simple fait de pouvoir réécouter le témoignage d’un voisin sur un problème de la collectivité, ça prend tout de suite une autre dimension ! Anecdote intéressante : six mois après avoir installé le matériel, on s’est rendu compte que celui-ci était cassé… Après une certaine déception, on s’est posé la question des raisons profondes de cette situation. On s’est alors rendu compte que la collectivité avait en fait dépassé l’utilisation prévue. On est en quelque sorte allé plus loin que l’idée du projet lui-même. Ils avaient commencé à faire du montage avec du matériel qui n’était pas prévu pour ! Victoire : on avait pu répondre à un réel besoin. Passerelles : Ce type de projet arrivant de nulle part dans une collectivité rurale qui n’y est pas nécessairement préparée génère, je suppose, aussi des effets imprévus, tant positifs que pervers… C.B. : Il est clair qu’on s’est aussi rendu compte que le siège du projet, à Kolda, était rapidement devenu un enjeu de pouvoir. Chefs religieux, politiques locaux, responsables de projets,… n’ont pas tardé à se positionner ! Des projets audios tels que ceux-ci  trouvent facilement une assise dans des sociétés comme les sociétés d’Afrique de l’Ouest du simple fait de l’importance de la tradition orale dans la culture. Mais une autre dimension du projet, totalement imprévue, s’est imposée à nous. Les diasporas se sont tout autant montrées intéressées par ce projet de radio rurale du fait qu’il leur offrait un relais d’informations locales totalement inédit. C’est comme cela qu’on a vu certains micro- projets se développer grâce à des financements venus des diasporas où atterrissaient certaines de nos cassettes audio : en Italie, en Espagne… ! Passerelles : Qu’en est-il des dynamiques nées au Sud ? C.B. : A coté des acteurs traditionnels tels que les ONG occidentales qui avaient l’habitude de développer leurs grands projets, il s’est créé une autre approche plus en phase avec les concepts de développement durable dont on parle tant aujourd’hui. Une nouvelle génération d’acteurs locaux africains a pu prendre ses marques et proposer autre chose. Plus forte, plus indépendante, dédouanée du passif de la fin de la colonisation, aux prises avec une société africaine en plein développement mais au fait des avancées technologiques du moment parce que certains avaient pu étudier en Europe.Comme en Europe, les ondes radios et télés en Afrique se sont peu à peu ouvertes aux initiatives privées. Si certaines régions ou régimes politiques y sont encore réticents, l’Afrique vit actuellement un bouillonnement média remarquable. Propos recueillis par B.Fo. (1) Voir notamment http://www.africultures.com/php/index.php?nav=personne&no=8660 Note : Cet article a été publié dans le dossier "TIC, Ethique et développement" du passerelles n°51 de mars 2011. Pour aller plus loin  L’Atelier des médias, Web-émission participative pour la communauté des médias et réseau social de Radio France International (RFI) vaut également la peine que l’on s’y intéresse pour la pertinence de ses réflexions en phase avec le terrain. http://atelier.rfi.fr  

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