Réflexions

La coopération, un truc d’expert ?

2001-pikine-ar-13C'est en lisant une évaluation externe et indépendante commanditée par Iles de Paix à propos d'une action de sensibilisation proposée par un quotidien belge (1) que cette réflexion a démarré. Une phrase du rapport a attiré mon attention aiguisée par tant d'années de lecture de documents issus du monde des ONG. nous avons pu lire cette phrase : " Les ONG ont compris que le développement relève d'un métier complexe" (2)

D'ailleurs dans la définition de la démarche qui va être appliquée tout au long de l'audit, le mot "complexe" revient plusieurs fois pour insister sur la complexité de la solidarité mondiale, ce qui ne peut qu'amener à l'acceptation que la coopération aux développements ne doit se réaliser que dans les mains des experts.

C'est sur ce constat que l'ONG se dit que la coopération aux développements ne doit pas être l'apanage de tout le monde mais bien d'un cercle restreint d'experts qui savent tout sur cette question. On le voit du reste aussi dans cette audit, lorsque le commanditaire interroge les jeunes à propos des pratiques de coopérations. Ces derniers donnent des terminologies tellement obsolètes que l'on se demande quel est le discours de l'ONG. Ainsi les jeunes ayant participer à des rencontres et des visites (3) des projets retiennent que la coopération aux développements est :

  • Le fait de travailler ensemble pour aider, principalement les pays sous-développés, à se développer
  • C'est aider de manière solidaire les pays du Sud, qui sont dans le besoin, à améliorer leurs conditions de vie.
  • C'est aussi réagir à l'impact de la mondialisation sur les pays du sud qui n'ont pas su  se développer "à cause" des pays du Nord
  • La coopération aux développements ce sont des groupes (comme ONG) qui, par leurs activités, vont contribuer à faire développer les pays en voie de développement
  • Les ONG aident les pays en développement en leur apportant de nouvelles "technologies" qui ont comme but de subvenir à leurs besoins. Mais attention ! Les ONG ne font pas le travail à leur place, ils leur montrent pour qu'ils puissent le refaire plus tard
  • C'est une aide au niveau financier, matériel, construction mais aussi une transmission de connaissances afin que, dans le futur, la région puisse se développer sans aide extérieure(éducation, santé, développement économique,...)

Les auteurs de l'audit reconnaissent que les jeunes ayant participé au programme d'Iles de Paix ont un langage qui frise l'aide humanitaire bien que l'on perçoit quelques velléités de participation et de renforcement. Quoiqu'il en soit, nous pensons que ce n'est pas en 2 semaines que l'on peut sensibiliser des jeunes à ce qu'est la coopération aux développements. D'ailleurs sur le site Internet de "Move with Africa", il est dit que les thèmes retenus par le projet sont Interculturalité, citoyenneté mondiale, relations nord-sud (...). Avec Move With Africa, 150 jeunes et 30 professeurs s'investissent concrètement dans un projet de coopération aux développements en Afrique. Au terme d'une préparation de plusieurs mois, ils partent à la rencontre d'un autre pays, de ses habitants et de leur culture. Ce séjour de 10 à 15 jours leur permet de vivre, d'échanger et de partager avec les acteurs du projet qu'ils soutiennent et de découvrir les actions de leur partenaire. Pour ensuite devenir eux-mêmes des acteurs de changement. Ce sont bien ces thèmes-là que les jeunes découvrent en allant sur place, peut importe le programme de l'ONG et non pas la coopération aux développements.

Métier complexe ou pas ?

Si l'on considère la mythique phrase de Iles de Paix qui est une reprise de Confucius : "Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson" est bien sûr une belle phrase qui a tout son sens dans la coopération aux développements. Mais c'est quoi la coopération aux développements ? Tout d'abord, prenons le sens premier : "Action de collaborer à une action commune". N'est-ce pas une belle définition qui montre, avec simplicité ce qu'est la coopération ou ce que devrait être la coopération. Et le développement, cela veut dire quoi ? "Action de développer, de se développer". Il faut aller plus loin pour lire les termes croissance d'un organisme (sens plus général de la Société), évolution, progrès, essor, accroissement... Et donc on retiendra que la coopération aux développements est : "Action de collaborer à une action commune en vue d'améliorer la société". Bien sûr les experts de la coopération pourraient trouver des terminologies plus sophistiquées mais la base est là.

Comment pourrions-nous définir le métier de coopérateur aux développements ? Le bon coopérateur devrait être celui qui collabore à une action commune. Toute la question est alors de savoir ce qu'est une "action commune". Est-ce que l'action doit être commune au coopérateur et à la population locale ?  Ce serait difficile puisque le coopérateur ne vit pas dans le même village ou le même quartier que les personnes qui ont un projet. Ne s'est-on pas trompé en définissant la notion d'action commune. N'avons-nous pas cru que l'action doit être commune aux villageois et au coopérateur ? Il est donc probable que l'action est commune à tous les habitants d'un village. L'action est le fait de la décision des habitants du village et non pas le fait du coopérateur.

La position du coopérateur n'est donc pas celui que l'on croit. Il reste présent dans la "l'action de collaborer". Cela veut dire quoi collaborer ? "Travailler avec d'autres personnes à une entreprise, un projet" et son synonyme est "participer".  On avance. Un bon coopérateur est donc celui qui travaille avec d'autres personnes à un projet. Comme on l'a vu ci-dessus, le projet provient de la population locale, le coopérateur se positionne donc comme celui qui n'apporte pas le projet, mais qui l'accepte en tant que tel. Au fond, les villageois choisissent le coopérateur comme personne ressource pour la mise en place d'un projet décidé par la communauté. C'est donc en cela que le coopérateur participe au développement d'un projet né de la volonté de la population.

En tant que personne ressource, le coopérateur n'a pas un métier complexe. Il apporte ses connaissances sur le même pied d'égalité que les membres de la communauté locale. Contrairement à ce que l'on pense souvent, les villageois ont bien plus de connaissances que le coopérateur tout simplement parce qu'ils vivent dans un endroit qui est le leur et qui a déjà vu passer bon nombre de leurs ancêtres qui leurs ont transmis tous les savoirs et les savoirs-faire en lien avec le milieu de vie.

C'est pour cette raison qu'Asmae aime revisiter la phrase de Confucius et d'Iles de Paix. "Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher et à fabriquer son filet que de lui donner un poisson" (4)

C'est l'état d'esprit qui est complexe

Le coopérateur est donc accepté par la communauté comme celui qui peut apporter des idées novatrices dans le cadre d'un projet déterminé par la population locale. Il peut apporter que si et seulement si, il est choisi en tant que tel par la population. Dans le cas contraire, il s'impose et risque de faire capoter le projet initié collectivement.

Dans le chef du coopérateur, il est donc temps qu'il change son attitude. C'est de ce coté-là que les choses sont complexes. En effet, puisque les ONG pensent, très souvent, le développement à la place des populations locales, les coopérants-ONG (les coopérateurs) sont envoyés comme des consultants ou des experts de la coopération pour répondre aux besoins des populations locales. Mais qui sommes-nous pour prétendre être expert dans des matières de développement alors que nous ne connaissons pas la réalité de terrain des populations locales. Il y a donc un énorme travail à réaliser, non pas chez eux, mais bien chez nous. En rencontrant des jeunes étudiants dans les domaines de la coopération aux développements, on se rend compte combien ils sont mal préparés à ce qui va devenir leur réalité quotidienne.

Rien que le mot "participation" n'est évoqué que du bout des lèvres, alors qu'il est fondamental dans le processus du développement comme nous l'avons vu plus haut. Les étudiants sont formés à devenir des experts coupés de toute réalité. Nous n'insisterons jamais assez sur l'importance d'une participation bien comprise. Ce sont bien les membres d'une communauté qui vont établir le projet qui est une action qui va réduire voire effacer  un problème prioritaire vécu par l'ensemble de la population.

Le jour où l'expert perdra sa superbe et acceptera de faciliter, avec humilité, un processus participatif (5) de résolution de problèmes d'une communauté, la coopération aux développements aura fait un énorme pas vers l'humilité et la sagesse et donc, le succès.

Géry de Broqueville


(1) Il s'agit de l'opération "Move with Africa" initiée par La Libre Belgique.

(2) Rapport page 21.

(3) Il s'agissait pour Iles de paix de montrer les décalages de sensibilisation des jeunes qui partent dans un pays du Sud avec le système des visites de projets chez eux en opposition avec le travail avec les jeunes locaux dans le cadre d'un chantier en plus de la rencontre. 

(4) Généralement le filet est fabriqué en Belgique. Il faut quand même que les entreprises belges en tire un bénéfice de la coopération ! 

(5) "Je participe, tu facilites", méthode de recherche-action participative, pour ne pas la citer une énième fois.

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