Dossier, Recherche Action Participative

Dossier : Respecter le rythme des gens

reneRené Sibomana était de passage à Bruxelles en novembre. Nous avons fait une interview concernant la pratique de la participation au sein de son association Action jeunesse et environnement. René Sibomana est l’animateur africain parmi ceux qui ont travaillé la mise en place de Recherche Action participative qui a poussé cette méthode la plus loin en vivant au sein de l’institution même la participation. Il nous livre ici les enjeux futurs de la participation au développement.

Passerelles : Comment Aje appréhende-t-elle la participation ?

René Sibomana : La participation pour Action jeunesse, environnement est une pratique qui s'accumule aux pratiques de chaque jour avec les habitudes, répétées régulièrement. On rentre dans une pratique c'est-à-dire une culture. On apprend à chacun de laisser l'autre répondre aux questions et de ne pas se donner la capacité d'y répondre. On demande à chacun de faire confiance à l'autre dans les réponses qu'il peut apporter. Aje s'appuie sur des techniques d'animation. Par exemple pour l'animateur, il a son cahier de bord, il récolte ses informations dont il peut partager avec d'autres. Il fait sa propre programmation de la semaine et c'est lui qui le fait et c'est lui qui exécute sa programmation et qu'il évalue à la fin, ce qui demande à chaque fois beaucoup de participation. Ce n'est pas facile d'introduire cela dans un milieu de travail parce que les gens pensent qu'on leur fait violence parce qu'ils sont habitués à recevoir un cahier de charges, bien précises et à la fin vous devez en rendre compte.

C'est clair qu'Aje rencontre aussi ce problème au niveau du personnel. Parce que les gens espèrent qu'on leur donne des charges bien précises ou qu'ils ne puissent pas quitter le cadre déjà prédéfini.

Or nous travaillons avec des enfants qui bougent donc c'est normal que le programme bouge et que l'animateur bouge aussi. Nous pourrions fixer les choses à un moment donné, mais est-ce que cela aurait un sens ? Ce n'est vraiment pas facile d'insuffler cette dynamique de la participation utilisée chaque jour, pour convaincre quelqu'un qu'il est dans une démarche naturelle de participation.

Passerelles : Quels conseils donnerais-tu à un responsable d'association s'il veut se lancer dans la grande aventure de la participation ?

R.S : Je pense qu'il ne faudrait pas faire une session systématique et d'organiser une formation comme si on était dans une école. Je crois qu'il faut partir de ce que le groupe fait. Il faut faire la lecture de ce qu'il a déjà vécu. Par exemple, dans le cadre du tournoi de tennis, il faut voir tout un groupe qui participe à l'organisation. Il faut reprendre la lecture depuis le début, depuis le moment où ils sont partis et remonté jusqu'au moment où à lieu le tournoi. C'est eux qui ont participé, c'est eux qui vivent la participation. C'est eux qui trouvent les solutions aux problèmes. Les cadres d'asmae facilitent la participation. Le groupe est maître de la participation étape par étape sans s'en rendre compte. La formation c'est le fait de leur faire découvrir ces étapes qu'ils ont fait et ainsi comprendre qu'ils sont bien inscrits dans la démarche de la participation.

Passerelles : en se plaçant de l'autre coté de la barrière, les bénéficiaires (jeunes, patrons, apprentis), comment voit-il cette autre approche alors qu'ils connaissent probablement déjà les pratiques des autres associations ? Sont-ils troublés ?

R.S. : Ils ne marchent pas sur le coup car c'est une démarche qui dérange. Le patron veut avoir des réponses bien faites à leurs questions alors que la démarche participative les pousse à formuler leur propre question où ils peuvent trouver leurs propres réponses. Et cela les dérange. Car de leur propre question bien formulée, il faut les amener à faire le cheminement qui va leur permettre de trouver des réponses par eux-mêmes d'autant que cela va leur permettre de trouver des réponses dans leur environnement, réponse qui ont déjà été trouvées par d'autres. C'est bien l'inverse qu'on leur propose en partant du principe que ce n'est pas nous qui avons la solution à leur problème. C'est eux qui l'ont. Il faut, avec eux, bien sûr avec beaucoup de patience les amener à donner la réponse en fonction de leur connaissance du milieu.

Passerelles : Dans le schéma classique d'une ONG qui apporte une aide, on parle souvent de la non appropriation du projet par les bénéficiaires. La participation est une affaire d'appropriation ?

R.S. : Je vais donner un exemple. Nous avons reçu un fonds de 5 millions de francs CFA. C'est un fonds d'épargne crédit. Avant de l'obtenir, soit je demandais aux jeunes de constituer ce fonds par eux-mêmes où chacun donne quelques milliers de francs, mais je sais qu'ils ne l'accepteraient pas ! Mais je leur ai dit : Nous avons reçu un fonds de 5 millions, mais nous devrions économiser pour que ce fonds augmente et voilà que nous avons obtenu un montant venant de leur part de telle sorte que ce fonds est capable de couvrir tout leur besoins toucher au Fonds extérieurs ! Ils sont rentré eux-mêmes dans le processus d'augmentation du capital sans s'en rendre compte. Et l'on ne s'imagine pas combien ces jeunes ont apporté au fonds ! 40 à 50.000 Francs CFA (1), ce qui fait une somme totale de plus de 1 million qui a permis de démarrer tout de suite les crédits avec leurs propres fonds, sans toucher le fonds extérieur. Et si le fonds est bien géré, il est capable de couvrir les remboursements de ceux qui sont en difficulté sans toucher au fonds extérieur.

Ils se sont rendus compte de leur capacité de trouver de l'argent pour alimenter ce fonds. Cela va changer les comportements, cela va changer leur prise de décision à savoir que les jeunes eux-mêmes font partie du comité de gestion et prennent des décisions quant à l'avenir de leur épargne. Or si nous avions parlé de constituer un capital, personne n'allait s'y mettre à récolter un fonds. C'est le fonds extérieur qui a dynamisé les jeunes à montrer qu'ils sont capables de participer et de trouver des solutions par eux-mêmes. Et en plus, c'est par son épargne qu'il assure aussi l'épargne des autres.

Passerelles : Les organisations partie prenante de la constitution de ce fonds, étaient-elle conscients de cette démarche ?

R.S. Pas du tout. Mais du début à la fin, ils disent que c'est pour aider les plus pauvres parmi les plus pauvres. Mais quand ils insistent sur cela, on voit bien qu'ils n'ont pas encore perdu l'idée qu'ils font de l'assistanat. Mais ce n'est pas la question du plus pauvre des plus pauvres, mais bien de montrer qu’il y a une volonté de rembourser et de participer à ce fonds. C'est étonnant de voir comme des jeunes parmi les plus pauvres participent à cet effort collectif et solidaire autour de ce fonds.

Passerelles : Une association comme Aje doit rendre des comptes. C'est quand même très compliqué d'expliquer cela à un bailleur de fonds qui s'attend peut-être à une justification traditionnelle ? Comprennent-ils la participation ?

R.S. C'est très difficile. Car on sent que les ONG du Nord reviennent de plus en plus au concept de visibilité, de crédibilité et de choses palpables que l'on voit. Tout ce qui est immatériel échappe à beaucoup d'organisation. Mais il est vrai que lorsqu'un jeune participe à la création d'un fonds, à sa gestion, il est très difficile d'expliquer cela alors que le résultat est là, mais la manière d'y parvenir n'a rien à voir avec la vision qu'ont les bailleurs de fonds.

Passerelles : Que faudrait-il pour que les bailleurs de fonds comprennent cela ? Faut-il provoquer une révolution ? Faire un électrochoc dans la tête ?

R.S. Pour que les gens du nord comprennent, il faut en arriver à une crise. Il faut en arriver à une réduction de moyens. Il faut que les cadres de ces organisations acceptent que les jeunes sont capables par eux-mêmes de sortir de leur poche un peu d'argent pour épargner. Mais il faut aussi que les gens du Nord commence à apprendre le respect de l’autre !

Passerelles : N'est-ce pas aussi le message de la Grameen Bank qui dit qu'un crédit solidaire ne peut être octroyé qu'à des femmes ? et pas aux jeunes garçons ?

R.S. Je pense que le projet de la Grameen Bank joue beaucoup sur la question de la dignité de la femme, par rapport à l'homme. Mais les jeunes garçons peuvent avoir accès au crédit alors qu'on a tendance à les considérer comme malhonnête, comme des voleurs. Or, dans le système de fonds mis en place, il y a une rigueur de gestion étonnante. Les jeunes n'acceptent pas qu'un des leurs ne rembourse pas !

Passerelles : Pour en revenir à l'animateur, Philippe Deleener soutient que la position de la facilitation, c'est-à-dire de la disparition de l'animateur est très difficile à tenir, voire impossible, est-ce vraiment intenable ?

R.S. Dans AJE on essaie de donner un choc aux animateurs. On explique aux animateurs qu'ils ont leur propre position et que c'est normal. Mais on dit aussi que les gens, les jeunes, les patrons ont aussi la leur. Il faut l'écouter et pour bien l'écouter il faut se donner la capacité d'effacement. Il faut se faire une violence. Il faut apprendre à se taire car notre culture, notre formation, notre manière de vivre n'est pas du tout celui des jeunes. On a sa culture mais c'est une étape où l'on doit développer sa capacité d'écoute pour parler de l'autre!. C'est là que l'animateur réapparaît : sur sa capacité d'écoute et son acceptation de la capacité du jeune à s'exprimer. C'est pour cela que l'on dit que l'animateur doit mourir, les yeux ouverts, bien sûr.

Passerelles : Une ONG du Nord ne devrait-elle pas apprendre à mourir aussi par rapport à une ONG du Sud ?

R.S. C'est quelque chose de très difficile car l'ONG du Nord doit vivre avec des moyens économiques. J'ai découvert que, par exemple, dans les situations d'urgence, les meilleurs projets se développent après le départ de l'argent. J'ai vu cela à Goma en 1995. Quand l'argent n'était plus là, j'ai vu des gens chercher des solutions. Quand il y a de l'argent, ils ne peuvent pas penser à cela. Mais c'est fou que lorsque les organisations sont parties, comme l'argent est sorti des poches pour développer des projets. C'est comme les jeunes apprentis, personne au monde n'aurait pu imaginer que les jeunes puissent mettre un sou vaillant dans ce fonds, et pourtant on a récolté des sommes incroyables.

Passerelles : En Belgique, on utilise des méthodes dites participatives comme la Marp, la Pipo, le cadre logique, peut-on opposer ces méthodes à la Recherche action participative ?

R.S. La Recherche action participative est une très bonne expérience qui donne de très bons résultats qui responsabilise les acteurs. Elle est opposable à d'autres méthodes. L'important n'est pas de savoir que telle méthode est bonne ou pas bonne, la question est de se dire si cette méthode rend les gens responsables ! Est-ce que cette méthode permet aux gens de comprendre leur milieu et d'agir dessus ? C'est cela l'enjeu. Est-ce que la méthode ne coûte pas très cher et est utilisable à tout moment ? Permet-elle aux gens d'aller jusqu'au bout de l'action ? Si cette méthode-là rend ces services-là aux gens en les rendant responsables, alors elle est très bonne ! Mais si ce sont des méthodes qui renforcent le système de contrôle des systèmes de survie, des projets à mener, elle renforce les institutions en s'appropriant les résultats des bénéficiaires, alors elles sont mauvaises.

Dans le cas du cadre logique, cela me permet d'avoir un bon calendrier, de connaître tous les indicateurs qui sont dans ma poche, les modes de vérification de supposition. Je peux les avoir comme ça, en une seule page, mais c'est moi qui fait cela. Je m'approprie toutes les informations données par les gens, mais c'est moi qui utilise cela, c'est pas les bénéficiaires. La Marp donne de la force aux experts qui se permette de donner des réponses, des orientations avec tellement de force que les bénéficiaires n'existent plus.

Passerelles : C'est pour finir un non-sens que des experts utilisent des méthodes qui ne font que renforcer leur pouvoir ou leur expertise ?

R.S. Prenons une maman, qui cultive son lopin de terre, elle sait tout ce qu'elle doit faire pour qu'elle ait sa production et qu'elle puisse nourrir sa famille. Si elle fait une erreur à un moment donné et qu'elle n'obtient pas sa récolte comme elle le pense, elle est responsable de tout son cheminement. Bien sûr, elle peut avoir les conseils d'un technicien qui appuiera sa démarche mais il devra lui laisser la responsabilité de son cheminement.

Je suis parfois étonné de voir combien il y a eu de grand mouvement qui ont utilisé ce que Cardijn avait révélé, le “voir, juger, agir” et que cela n'est plus fort suivit actuellement, or le cheminement de cette maman est le même que n'importe qui lorsqu'il doit agir. Ce sont des outils très simples que tout le monde manipule, sans, malheureusement, en avoir conscience.

Passerelles : Que tout le monde manipule, oui mais l'on sait que beaucoup d'organismes remettent la participation puisqu'elle ne marche pas, selon eux ?

R.S. Cela ne marche pas, parce que c'est lent, parce que la culture est intégrée dans la démarche, mais aussi parce que le technicien a des outils bien préparés, bons pour développer sa réflexion, mais le paysan ou le bénéficiaire a des moments de travail qui ne correspondent pas aux horaires de l'animateur. Évidemment, ce dernier n'est pas disponible à 21h ou le dimanche après-midi. La participation demande un rythme complètement différent du rythme actuel. À ces moments, nous devons nous reposer aussi ! Si tu rentres dans la démarche de la participation tu dois te retirer de ton luxe. Cela dérange évidemment les habitudes de tout le monde.

Passerelles : Si l'animateur ou le gestionnaire d'ONG pourrait être autant dérangé dans ses habitudes, cette méthode ne risque-t-elle pas de disparaître ?

R.S. Disparaître, je ne pense pas, car les gens sont dans cette démarche-là. Ce sont les autres démarches qui vont disparaître parce que les gens ne peuvent pas les suivre puisqu'ils ne s'approprient pas les solutions que l'expert donne. Ils subissent les actions, les résultats mais à long terme ils n'accepteront plus ces méthodes.

Passerelles : Mais cela fait 40 ans que cela dure !

R.S. Je ne crois pas que cela fait 40 ans que la participation existe, même si, depuis 40 ans, on en parle de cela ! On vient de loin. Avant, on ne reconnaissait même pas la culture de l'autre, son langage, son rythme de travail. On n’a jamais donné le temps aux populations de réfléchir à leur rythme parce que chacun avait son agenda propre. Tout le monde parle des projets que l'Afrique n'a pas réussi, dans ces grand projets… Mais ce sont les projets des occidentaux et non des Africains. C'est le Nord qui a voulu faire ces projets !

Il y a des projets qui ont réellement été lancé par des gens et ont donné d'excellents résultats. J'ai en tête le projet lancé par Emmanuel Djone d'Enda Graf qui est un projet communautaire en milieu urbain. Ce projet a créé une histoire, une culture de participation des gens et c'est sur cela qu'Enda Graf a basé son action. Les gens se sont appropriés le projet directement car il s'agissait de mettre en route le résultat de leur réflexion. C'était leur action. D'autres projets existent aussi qui se sont ancrés directement dans le vécu de la population et qui sont des grandes réussites.

Passerelles : Ne faudrait-il pas une conscientisation des organisations comme la Banque mondiale, les coopérations nationales oui internationales pour qu'ils créent des fonds destinés à des projets participatifs dont on ne connaît pas le résultat final ?

R.S. Il faut reconnaître l'importance de la phase d'identification qui devrait durer 6 mois, 1 voire 2 ans. C'est dans cette phase que se trouve la solution aux problèmes posés. Quand on agit vite dans un projet élaboré rapidement, tous les éléments de l'identification ne sont pas tenus en compte. Alors le projet commence par le projet, c'est-à-dire par la fin de la démarche, alors qu'un projet doit commencé par une identification. Et chaque fois, on entend ces organismes dire : « on a pas réussi parce que les gens n'ont pas compris ce que l'on voulait faire.” La phase d'identification est un projet en soit, mais il faut que l'on donne le temps. Mais souvent on me dit : « avec ta méthode, elle est trop lourde, trop chère, trop lente ». Je réponds à cela : « Au moins elle donne de bons résultats. Je dis aussi que l'échec a un coût bien supérieur ! ». Avec le temps, ils vont comprendre qu'ils ne peuvent pas faire autrement que de respecter le rythme des gens.

Il faut que le Nord admette que les bénéficiaires existent avant leur intervention, avec sa culture, sa façon de travailler. Le Nord peut venir en aide sur l'amélioration de la démarche qui est déjà présente. La RAP peut être conceptualisé sur base de pratiques et non l'inverse. Le guide méthodologique a été fait sur base de pratique. On n'a pas pris l'air du temps et l'on a réalisé une méthode. Elle est basée sur une pratique. Et l'on continue encore à l'inventer. La RAP n'est pas un processus arrêté. On peut apporter des éléments nouveaux, on peut même faire des emprunts dans les méthodes comme la MARP ou le Cadre logique. Si la MARP a de bons outils de classification, pourquoi ne pas les prendre et pour avoir un bon calendrier et une répartition des responsabilités on peut prendre le Cadre logique qui pourrait être donné à la fin à chacun comme cela chaque intervenant a le même calendrier. Tous ces documents sont complémentaires pour enrichir la méthode participative. Si tous ces documents arrivent avant, il sera très difficile pour la population de devenir propriétaire de l'action. Il n'y a de bonnes méthodes que celles qui rendent responsables les bénéficiaires.

Propos recueillis par

Géry de Broqueville

1 euro = 650 francs CFA

Note : Article paru dans Passerelles n°46 - septembre 2004

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