Agroécologie

A la recherche du paradis vert

La ceinture verte de ouahigouya.

La ceinture verte de ouahigouya.

Une revue datant de 1992 traine sur mon bureau depuis pas mal de temps. Je vois très bien ce qu'elle représente pour l'avoir choisie quelques années auparavant comme support pour une découverte des technologies appropriées africaines. Cette revue camerounaise, "Communautés africaines" a arrêté sa publication au milieu des années 90. C'est bien dommage. Elle était très intéressante car elle permettait de découvrir la créativité des Africains en matière de développement. Dans ce n°42 du dernier trimestre 1992. Cinq pages sont consacrées à Adama Ouedraogo dit "Grand Passage" du nom de sa ferme de 2,5 ha installée à la sortie du village de Ouahigouya, au Burkina Faso (1).

Adama est un sage de 70 ans  qui a décidé de cultiver les arbres en fonction de ses productions potentielles. par exemple  les baobabs pour leurs feuilles avec lesquelles les femmes font une sauce très nourrissante. Les arbres sont pour la plupart cultivés comme légume-feuille. Tel autre arbre est un anti-vénéneux et sert contre les morsures de serpents.  Les eucalyptus sont cultivés pour leurs vertus contre la bronchite.

La plupart des arbres sont cultivés en association notamment avec des patates douces poussant à leur pieds. Ces derniers apportent de l'humidité aux jeunes pieds, ce qui permet à Adama de n'arroser ces arbres qu'une fois par semaine, au plus chaud de la saison sèche , vers les mois de mars et d'avril.

Adama récolte les déchets organiques de la ville ce qui lui permet d'avoir un très bon compost pour enrichir ce qui, il y a quelques années encore n'était que du sable compacte. Grâce à ce compost le sol d'assouplit de plus en plus et permet aussi le repiquage des jeunes arbres. Adama Grand Passage doute aussi des sacs plastiques utilisés dans les pépinières. Il a eut l'idée de fabriquer une espèce de pot en banco (argile) mélangé avec du compost : la paroi du pot et la terre du peau sont confondues. A partit d'un seau en tôle, il moule ses pots avec du banco, en réservant un trou au milieu avec une bouteille. Dans ce trou il placera la graine à germer. Il obtient ainsi une espèce de gros pot de fleur. Il remplit la partie réservée avec du compost et fait germer sa graine. Lorsque le jeune plant est prêt à être repiqué, il met en terre tout le pot en banco en prenant la précaution de le fendiller pour laisser passer les racines et laisser aussi passer l'humidité et à permettre sa désintégration dans le sol. Ses expérimentation lui ont montré qu'avec ce système, les plants grandissent plus vite qua dans les sachets qu'il avait 100 % de succès.

Après les arbres, le développement

L'arbre est fondamental. Sans lui point de culture possible. L'arbre donne de la fraîcheur donc le reboisement est fondamental. Il faut commencer par le commencement. Tout le reste vient après. L'arbre protège. il est utile et ce que l'arbre protège est rentable. Sous les arbres on peut faire du petit élevage, du maraîchage, de la pisciculture, une pépinière, de l'apiculture, etc. Ainsi Adama nous transmet son savoir : "d'abord nourrir les hommes et les animaux, ensuite permettre aux hommes de se soigner avec les produits de la pharmacopée qu'ils procurent et enfin fournir le bois de cuisson et le bois de construction". (2)

La deuxième grande activité d'Adama Grand Passage est l'élevage. Les poulets, pintades, canards, pigeons, lapins, lièvres, cobayes, tortues, silures, grenouilles, abeilles... Chacun de ces élevages fait l'objet de petites expérimentations conduites avec autant de méthodes et de sens de l'observation que pour les arbres. N'importe qui, avec des moyens limités peut utiliser les mêmes techniques qu'Adama. Il s s'est mit à élever des silures (poissons-chat) car il a observé que ce poissons se développe bien dans des mares sans trop d'oxygène. Adama a creuser une cave en sous-sol à 6 m de profondeur pour avoir une température de 15°C constamment. Il s'en sert aussi comme lieu d'entreposage. Ses silures prospèrent dans cette cave et les nourri avec les intestins de poulet. Rien ne se perd dans cette ferme !

Si tu échoues, demande-toi pourquoi

Adama n'a jamais été à l'école. Adolescent, il est parti au Mali pour travailler pour les Blancs au temps de la colonisation. Puis il est revenu à Ouahigouya pour ouvrir un restaurant puisqu'il savait cuisiner à la manière des blancs. Il a vu que chaque année le prix du bois et des poulet augmentait. Il s'est dit que produire soi-même les poulets lui permettrait de mieux gagner sa vie. Il a chercher un endroit où planter dans les environs. En 1960, il a découvert une colline aride dont personne ne voulait. Avec obstination Adama a expérimenté dans tous les sens et reconnaît qu'il a commis beaucoup d'erreurs. Il revendique le droit de se tromper. Adama ne prend pas ses idées dans les livres, il est illettré. Tout passe par l'observation chez lui. Il a appris à déchiffrer la nature.

Sa méthode est simple : "Il faut d'abord observer et puis étudier. puis il faut faire des expériences même si ça échoue. L'expérience est une série de bêtises. Si tu échoues, demande-toi pourquoi. Quand tu fais quelque chose, il ne faut pas s'amuser à ne faire qu'une seule chose.  Il faut aussi que tu voies qu'est-ce qui se marie, qu'est-ce qui peut aller ensemble. Dans mon clapier, j'ai des lapins en bas et les pigeons en haut. Comme cela ils ne se gênent pas . Il faut qu'une chose t'apporte plusieurs bénéfices. Si une chose n'apporte qu'un seul bénéfice, je la laisse. ma cave m'apporte les pommes de terre mais aussi les poissons. Mais il ne faut pas que tu amènes quelques chose qui détruit ce que tu as fait. J'ai par exemple une vingtaine de chèvres, mais je ne les laisse pas gambader au milieu des arbres."

En fait, Grand Passage a découvert par lui-même ce qu'est un cycle et un système. Il essaie de construite un nouveau système écologique pour les exploitations sahélienne. Il fait en sorte que le système soit équilibré et puisse se régénérer par lui-même, dans le respect des cycles biologiques. Toute sa recherche est orientée vers la mise au point d'un système écologique intégrant foresterie, agriculture, maraîchage, élevage, pisciculture, gestion de l'eau et conservation. Il essaie de faire en sorte que ces éléments se complètent les uns par rapport aux autre tout en fusionnant dans un tout harmonieux.

Et donc il est bien vrai que de l'arbre naît la vie. Il régénère les sols pour permettre la culture maraîchère, la production végétale, nourrit les animaux dont les déjections nourrissent le sol par compostage. L'eau est gérée pour permettre l'irrigation des cultures et l'approvisionnement des bassins piscicoles.  Le but final étant la satisfaction de l'homme dans un cadre agréable où il se sent bien et où il peut exercer sa créativité.

Comme le dit le proverbe : "La terre, on ne l'hérite pas de ses parents mais on l'emprunte à ses enfants". Trop souvent on a considérer la terre comme un outil de production que l'on peut exploiter et sacrifier à des intérêts à court termes. Adama est motivé par la quête du paradis vert peuplé d'arbres et de plantes nourricières, d'oiseaux, de poissons et de petits animaux dans la poursuite de l'auto-suffisance et de préservation de l'environnement. (3)

Le surnom de "Grand passage" est riche de signification. Beaucoup de monde vient chez lui pour voir ce qu'il réalise et  échanger des idées. Mais le grand passage n'est-ce pas aussi celui de la tradition à la modernité sans se souper de ses racines ou est-ce le passage qu'il faut emprunter pour permettre à un lieu écologique délicat de survivre en se reconstituant de lui-même.

Adama Grand passage a reçu beaucoup de visite mais en même temps se demande pourquoi tout ces gens ne font pas comme lui au lieu d'écrire des articles et de faire des belles promesses... Comme vous n'aurez jamais la possibilité de passer par Ouahigouya (4), commencer dans votre jardin ou votre parcelle, observez la nature, planter des arbres, créez votre petit élevage, plantez des semences reproductibles. Découvrez le plaisir d'être un créateur en harmonie avec la nature.

A l'instar de Gora Ndiaye (Sénégal) et de Yacouba Sawadogo (Burkina Faso), Adama Ouédraogo est un de ces sages africains qu'il est bon de suivre, d'écouter. Nous qui avons la chance d'écrire ou de lire un article, engageons-nous à suivre le bon conseil d'Adama, agissons là où nous pouvons !

Géry de Broqueville

(1) Ce texte est inspiré de celui de Alain Lafitte paru dans la revue Communautés Africaines, association pour le développement du Potentiel Humain.

(2) Communautés Africaines, n°42 page 5.

(3) Pour rappel on est en 1992, les conclusions d'Adama sont très modernes et d'application en ce XXIe siècle.

(4) Adama Grand  Passage est décédé vers 2012. Sa fille, Azarra Ouédraogo, a repris la ferme de son père pour continuer son oeuvre. D'autres ont pris aussi le relais de manière complémentaire, comme le neveu d'Adama, Baba Ouédraogo.

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