Réflexions

Exit les totalitarismes ?

 Auschwitz-Birkenau

Auschwitz-Birkenau

Fascisme, communisme, nazisme, totalitarisme, ... Une petite série de concepts utilisés à toutes les sauces durant un siècle. Au menu ici, un accent mis sur le terme totalitarisme avec en ligne de mire, la conception de l’historien italien Enzo Traverso afin que cette notion soit (enfin?) mieux comprise. L’histoire fait vivre et pimente nos points de vues. Preuve en est ici d’un concept qui évolue aussi rapidement que les conjonctures politiques. L’idée de totalitarisme trouve son origine durant la première Guerre Mondiale pour laquelle le terme de « guerre totale » fut utilisé pour différentes raisons. Ce conflit présentait de fait, des aspects nouveaux comme la mort en masse, l’utilisation de nouvelles technologies, la mobilisation de toutes les forces de productions et la « brutalisation » du politique. Ce concept naît au début d’un siècle marqué par une opposition radicale d’idéologies à l’échelle planétaire. D’une part les valeurs occidentale menée par le capitalisme. D’autre part, la Russie soviétique et ses satellites dispersés sur la surface du globe. Trois phénomènes sont plus particulièrement à la base de ce nouveau concept qu’est le « totalitarisme » : le fascisme italien entre les années 1920 et 1945, le national-socialisme allemand de 1933 à 1945 et le stalinisme russe entre les années 1920 et 1955. Evolution de la notion de « totalitarisme » Entre 1923 et 1933, l’adjectif « totalitaire » est créé par l’antifascisme en Europe. Il va ensuite évoluer et complètement muter pour acquérir le statut de concept utilisé paradoxalement dans la propagande du fascisme italien et du national-socialisme allemand. Ce sont donc bien les fascistes italiens qui ont revendiqué l’idée de totalitarisme qui résumait parfaitement leur philosophie de l’Etat : «  Tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat, rien contre l’Etat » (1). Nous remarquons ici la nouveauté du fascisme comme tentative d’apporter une réponse « révolutionnaire à la crise de l’après-guerre et de se proposer comme alternative aussi bien au libéralisme qu’au socialisme» (2). Et cette réponse utilise le leitmotiv de totalitaire à l’encontre des protagonistes qui l’ont créé. En Allemagne, dès 1931 apparaît le concept d’ « Etat total » qui reste fort proche de la notion d’Etat totalitaire des fascistes italiens. La première Grande Guerre avait en effet donné naissance à une société nouvelle, « capable de mobiliser toutes les énergies de la société ; d’étatiser la société civile. » (3) De plus, malgré que l’Etat totalitaire soit l’antithèse de l’Etat de droit, des juristes du régime allemand de l’époque n’ont pas hésité à le définir comme un état basé sur des fondements législatifs rationnels. C’est donc contre ce radicalisme que se lève l’antifascisme en Europe des années trente et brandit la bannière du « non aux totalitarismes ». Dans les années 40 : de l’antifascisme à l’anticommunisme Entre 1933 et 1947, l’idée de totalitarisme est largement diffusée dans la culture antifasciste italienne et allemande en exil principalement aux Etats-Unis. Parallèlement à cette recrudescence commence à apparaître le concept dans un nouveau courant critiquant la gauche du stalinisme. Dès 1939, soit le début de la Seconde Guerre mondiale, l’usage du terme « totalitarisme » se généralise dans le but de comparer le régime de l’Allemagne nazie avec celui de l’URSS. En effet, le pacte germano-soviétique de 1939 généralise l’utilisation du mot pour désigner les deux principales dictatures européennes du début du XXème siècle. Lors de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, la notion de totalitarisme devient un mot clé du vocabulaire politique partagé autant par les libéraux que par certains antifascistes chrétiens. Et c’est cette identification progressive du stalinisme au totalitarisme qui explique le passage graduel de l’association de l’idée de totalitarisme à l’anticommunisme à la fin des années 40. A la fin de la guerre, la notion reste vague et imprécise, demeurant l’objet d’usages multiples, parfois même contradictoires. Le terme de totalitarisme semble cependant s’être enraciné dans le vocabulaire occidental. L’antifascisme était, dans les années 30 et 40 une identité collective, partagée par ceux qui se battaient contre les trois dictateurs (Mussolini, Hitler et Franco). Il a ensuite retourné sa veste pour viser autant l’antifascisme que l’anticommunisme. Les années 50 et 60  : impérialisme américain et mémoire de l’Holocauste Durant les années 50 et 60, à l’apogée de la guerre froide, le totalitarisme va se fixer à l’idée d’anticommunisme pour désigner l’ennemi du « monde libre ». Quelques éléments participent à cet ancrage : à l’Est, l’Allemagne, auparavant considérée comme première ennemie du monde devenait, pour sa partie occidentale (RFA), la frontière orientale du « monde libre » en Europe. L’URSS qui, constituait en 1941 un allié puissant, prenait maintenant la place de l’ennemi totalitaire. A l’Ouest, le monde connaît la montée en puissance sur un plan international de l’impérialisme américain, le totalitarisme contribuait ainsi à « immuniser » le capitalisme occidental et à relativiser le passé nazi. Par ailleurs, l’intelligentsia juive et ensuite la culture américaine ont pris petit à petit conscience dans les années soixante de la particularité du génocide opéré par les nazis durant la guerre. Le concept d’Holocauste apparaît et fait lumière de ce fait que l’extermination raciale fut une spécificité propre à ce régime. L’Holocauste détrônait en quelque sorte la force de persuasion du totalitarisme pour ne plus parler de ce dernier comme fait principal du régime fasciste allemand. Les années 70 et “l’Archipel du Goulag”   Le concept de totalitarisme va réapparaître en France dans les années 70 après sa migration aux Etats-Unis suite à la traduction de « l’Archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne. La traduction de l’ouvrage de Soljenitsyne bouleverse les mentalités et renouvelle le débat sur le totalitarisme qui ne s’était pas vraiment réfléchi depuis la grande guerre. Par conséquent, cette nouvelle réflexion se focalise pendant vingt ans sur le goulag, l’URSS et le communisme qui portait définitivement l’étiquette de totalitaire. La notion de totalitarisme est donc bien soudée à celle de communisme dès lors que de l’Amérique à l’Europe, se forge une idée anticommuniste durant une trentaine d’années. De 1989 à nos jours, de l’union des nations au libéralisme La fin de la guerre froide marquée par la chute du mur de Berlin et l’implosion du régime soviétique enterre aussi le terme de « totalitarisme », non pas que ce type de régime ne connaissait absolument plus de reflet dans la réalité mais que l’actualité ne se centre plus sur cet aspect. A partir de la fin du XXème siècle, le « totalitarisme » est utilisé pour caractériser et comprendre l’histoire. Le débat est en quelque sorte redirigé pour répondre à ce qu’ont été et ce qu’ont fait les totalitarismes durant le siècle passé et non plus pour savoir qui en a fait partie. L’Occident en a aussi profité pour légitimer ses actes et justifier sa suprématie. En Allemagne, par exemple, c’est l’antitotalitarisme qui a ouvert les portes de la réunification. C’est à cette époque aussi que le passé commun totalitaire décrète le nouvel ordre libéral comme idéal répondant aux dictatures que l’Europe a connues. «Après les totalitarismes, l’histoire semble avoir atteint son “happy ending”: le capitalisme et la démocratie libérale n’ont plus de rivaux et règnent en fixant l’horizon indépassable d’une humanité soulagée et heureuse après les horreurs du XXe siècle ». (4) Recontextualisation  Le terme « totalitarisme » est, pour finir devenu un mot passe-partout au vu de son usage multiple et aussi différent que les changements de conjoncture. Il a été plus souvent utilisé dans une visée polémique plutôt qu’analytique contrairement à son origine purement typologique. Le « totalitarisme » englobait, en effet à l’origine un type d’exercice du pouvoir. Bien entendu, cette catégorisation est très abstraite et pour cause, la réalité est très souvent bien plus complexe que les notions qui tentent de les comprendre. Au final, cette idée va tout de même constituer un repère nécessaire afin de demeurer conscient de notre passé commun et pour garder un horizon de liberté malgré le mal qui a été commis. Thibaut de Radiguès (1) Benito MUSSOLINI, Opera omnia, p. 362 (2) Enzo TRAVERSO, Le totalitarisme. Le XXe siècle en débat, p. 23 (3) Id., p. 25 (4) Enzo TRAVERSO, Le totalitarisme. Le XXe siècle en débat., p. 87 Note : Cet article a été publié dans Passerelles n°50 de juin 2010.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *