Dossier

De l’apprentissage de la liberté

René Sibomana

René Sibomana

Le samedi 7 novembre 2009, les troisièmes « Etats Généraux » de l’histoire d’Asmae ont rassemblé une quarantaine de participants pour une journée de réflexion sur le sens de l’action volontaire et les lignes de force du Projet d’Asmae. Ce bel exemple de démocratie participative fut rehaussé de la présence d’un partenaire et vieil ami de l’association : René Sibomana (association AJE – Sénégal). On ne pouvait rêver plus belle occasion pour un regard croisé sur le sens et la place de la démocratie participative. Passerelles : Comment résonne le terme « Démocratie » dans la tête des jeunes que vous côtoyez et avec lesquels vous travaillez au Sénégal ? René Sibomana : Le terme « démocratie », c’est devenu un mot de passe. Tout le monde parle de la démocratie. On en parle dans les rues, à la radio, mais le problème est de savoir ce qu’il y a derrière ce mot, ce que cela signifie dans le fond. Quel message la démocratie transporte-t-elle ? Et ce par rapport aux  besoins, aux problèmes et à la vie quotidienne des jeunes. C’est cela la préoccupation du jeune face à la démocratie. La démocratie, pour le jeune, c’est aussi l’espoir d’avoir un jour du travail, qu’il pourra se marier et gagner sa vie. La démocratie c’est aussi le choix d’aller ou non à l’école, de choisir son établissement scolaire. C’est aussi imaginer progresser, devenir apprenti, avoir les moyens de s’installer dignement et de fonder une famille. La démocratie est perçue comme un instrument de justice et d’égalité. Passerelles : Comment percevez-vous une Europe occidentale qui a été plus qu’à son tour donneuse de leçons en matière de démocratie mais qui, confortablement installée, semble en faire parfois aussi un peu n’importe quoi ? Ainsi, ça et là, on a des présidents élus par une minorité de population, faute d’avoir pu mobiliser une majorité de population en âge de voter. On ne prend plus la peine d’être acteur de démocratie. L’Europe a-t-elle encore les moyens de ses discours ? René Sibomana : La démocratie européenne ne date pas de Berlusconi. Elle date de la révolution française, une culture de la démocratie s’est développée depuis cette époque-là. L’Europe s’est battue pour cela. Le mur de Berlin est tombé sans que ne soit fait usage des armes. Il faut dire aussi qu’un Berlusconi est arrivé au pouvoir en utilisant les outils de la démocratie… Vus d’Afrique, les travers de la démocratie européenne sont difficilement perceptibles. Les grandes conventions internationales que les Etats africains ont signées, notamment dans le cadre des Nations Unies, reposent sur le concept de la démocratie et de la participation. Les principaux architectes et défenseurs de ces concepts sont les Européens. En Afrique, les gens pensent que s’ils étaient comme les Européens, ils auraient des villes, propres, bien organisées… Le simple respect de la loi est déjà un élément de démocratie, c’est un apprentissage qui est encore loin d’être acquis au niveau de l’Afrique. Respecter la loi, c’est respecter la liberté de l’autre, c’est respecter le résultat d’une élection… Il est vain de vouloir se comparer mais certains constats peuvent être faits. Même si le modèle européen n’est pas toujours bon, il reste une référence. Passerelles : En Belgique, les derniers chiffres présentés en octobre dernier montraient qu’un Belge sur sept – de la population nationale – vit aujourd’hui officiellement en dessous du seuil de pauvreté. Où se trouve la démocratie participative à partir du moment où environ 14,7% de la population belge se trouve de facto sur le bord du chemin, et finalement exclus de toute réelle perspective de participation à la vie en société ? René Sibomana : Ça, tu ne peux l’expliquer à personne en Afrique. L’Européen, par définition, il est riche : il a des avions, il a des voitures, etc. Aller faire comprendre que des gens n’ont pas le revenu minimum mais qu’ils vivent dans des maisons à étages, ce n’est presque pas possible. En tout état de cause, les pauvres de Belgique, pour les Africains, ils sont riches. Les immigrés africains qui viennent ici en Europe, ils vivent bien en dessous du niveau des Belges mais c’est encore beaucoup pour eux, et ils renvoient de l’argent au pays pour y construire une maison. On voit les agriculteurs qui manifestent en Europe face au processus de paupérisation dont ils s’estiment victimes et on regarde les agriculteurs pauvres du sud. Les uns et les autres sont les deux faces d’une même pièce mais il est très difficile d’imaginer les mobiliser pour un combat commun. Dans une logique similaire, en pensant à Asmae et à AJE, si les associations, et plus largement les partenaires du Réseau Toubacouta, ne partagent pas une même vision et une même mission, comment mener un combat commun ? Pour autant, ce sont les mêmes jeunes, avec les mêmes systèmes de besoins. Le lieu et le public changent mais ils veulent finalement la même chose ! On doit donc convaincre les jeunes qu’ils mènent un même combat que celui des pauvres d’Afrique qui essaient de s’en sortir contre les pressions de ceux qui ont le pouvoir, contre les travers du système capitaliste, sinon je crois que la victoire est encore loin ! Propos recueillis par B. Fo. Note : Cette interview a été publiée dans le Passerelles n°50 de juin 2010.

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