Réflexions

Merci Aylan

Sculpture sur sable représentant Aylan.

Sculpture sur sable représentant Aylan.

Je n'avais pas vu la photo de l'enfant mort sur une plage mais tout le monde en parlait. Tout le monde sursautait à la vue de cette image tant sur les réseaux sociaux que dans les média. Le 8 septembre matin, sur Radio Première (RTBF), des spécialistes expliquaient le bien fondé (ou non) de montrer une telle image. Ils signalaient que de telles photos chocs comme celle de cet enfant mourant de faim avec le vautour à coté attendant son tour pour ripailler...

Faut-il montrer l'insupportable ? Oui il faut montrer cela pour nous faire réagir alors que nous sommes empâtés dans notre opulence égoïste sans aucune volonté de partage. Moi aussi j'aurais pu montrer, mais je n'avais pas d'appareil photo sous la main, ce tout jeune enfants soudanais mort de soif à coté d'un puits parce que ce n'était pas son tour de boire l'eau, péniblement sortie, gobelet après gobelet, l'un après l'autre, entre les anfractuosités des rochers. C'était en 1993 au sud du Soudan.

Si je me sens responsable de la mort de ce petit soudanais, pourquoi les chefs d'Etat ne se sentent pas concerné par les visions de ces milliers de corps sans vie. Cette vision de mort ne m'a plus quitté comme celle de cet enfant en sursis, à coté du vautour et celle, maintenant, d'Aylan mort seul sur cette plage turque. Ces enfants sont le symbole de cet immense gâchis orchestré consciemment et sciemment par les gouvernements de nos pays riches et repus.

Parmi les réfugiés, il y a ceux qui sont victimes de la guerre en Irak, en Syrie qu'ils soient musulmans, chrétien, yazidis ou d'autres minorités encore comme les Kurdes. Ces derniers ont deux ennemis, Daesh et les Turcs à qui l'Otan a donné le blanc-seing pour assassiner ce peuple et provoquer ainsi un autre afflux massif de réfugiés vers les pays voisins et donc chez nous...

Responsables tous ensemble ? Je me souviendrai toujours d'une interview de notre ministre des Affaires étrangères, Louis Michel, qui clamait haut et fort, en 2001 (1) que pour 100 euro donnés aux populations du Sud, il fallait que cela en rapporte 150 aux entreprises belges. La conséquence d'une telle phrase se déroule devant nos yeux étonnés de ces déferlements de populations à nos frontières. Oui nous sommes responsable parce que nous avons laissé dire cet inconscient.

Tu es né européen, tu mourras africains

Il y a une dizaine d'années, un Camerounais m'avait sorti cette phrase qui m'avait interpellé.  "Les politiques que vous menez dans le monde sont tellement injustes qu'un jour un déferlement s'opérera du Sud vers le Nord. Vous les européens, vous verrez tellement d'êtres humains assoiffés de paix, du bien vivre, que vous vous poserez encore longtemps des questions sur les raisons de ces migrations massives. Mais il sera trop tard. Par la force des choses, vous devrez apprendre à partager vos richesses que, très souvent, vous avez gagnées sur notre dos et celui de nos ancêtres". En réponse à ce discours, ce n'était qu'acquiescement de ma part. Je savais qu'il avait profondément raison.

Que le réfugié soit syrien, irakien, afghan ou africain, quoi qu'il arrive, il fuit la guerre, les massacres, la famine, le mal-vivre, la misère. Il fuit des maux provoqués par nous. Nous en sommes responsables. Il serait intéressant de calculer le ratio de ce qui a été réellement transmis, en termes d'argent, pour le développement des populations locales depuis la fin des colonisations. Une analyse de l'Unicef montrait, il y a quelques années, que seul 5 % des sommes d'argent arrivaient réellement sur le terrain puisque toutes les structures internationales, nationales, régionales, provinciales et locales prenaient chacun leur 15 % de frais de fonctionnement. De même, la coopération belge valorise ses apports de manière scandaleuse : les salaires payés en Belgique à des coopérants, les loyers exorbitants des maisons parfois somptueuses avec piscine pour les cadres travaillant sur le terrain, le parc automobile parfois disproportionné réservé à l'usage des experts belges, et j'en passe, sont valorisés à titre d'apport de la coopération belge au développement d'un pays. Mais si l'on en croit l'Unicef, il est très probable que seul 5 % de l'apport total de la Belgique serve réellement aux projets de développement.

Et donc, cela ne peut pas nous étonner que la déferlante commence. Les européens ont oublié qu'Internet est passé par là. Les Africains veulent aussi leur part du gâteau et c'est normal. Mieux que cela, c'est éthique. Oui je sais que je mourrai africain et si ce n'est pas moi ce seront mes enfants...

Un mouvement de solidarité gigantesque

Merci Aylan d'être mort noyé à Bodrum (2). Notre humanité s'est réveillée subitement alors que des centaines de milliers d'autres de nos semblables sont morts en mer ou sur terre sans que nous nous offusquions de cet état de chose... cela nous paraît si loin, et pourtant Lampedusa n'est qu'à 5h15 et que les îles grecques à 3h30 en avion.

Merci Aylan d'être mort si proche du but. Grâce à ton sacrifice la très judéo-chrétienne Europe se réveille et ne tarit pas de bons sentiments, d'élans généreux, de mouvement citoyen, de révolte citoyenne face à l'inacceptable. Mais l'inhumanité de l'Union européenne veille et parle d'accepter 160.000 réfugiés. Elle a courte mémoire, l'Europe. En 1914, ce ne sont pas moins d'un million de belges qui ont été accueillis au Pays-Bas, en Angleterre et en France. En 1918, près de 2 millions de français étaient réfugiés ou déplacés à l'intérieur de leur propre pays. En 1940, cet exode a été bien plus grand puisque 8 à 10 millions de belges et de français sont partis vers le sud. Lors de ces deux guerre des élans de solidarité ont été remarquables au point ou certains se battaient pour avoir chez lui, "ses réfugiés", car il était de bon ton que d'avoir les siens (3).

Mais très rapidement, ceux qui ont choisi l'exil face à la barbarie allemande, aux massacres, aux pillages, au viols et aux destructions (Dinant, Visé, Leuven, Audenarde,...), ont été montré du doigt parce qu'assistés par les pays d'accueil. Ces réfugiés volaient le travail du français ou de l'anglais. Ils étaient oisifs et méritaient que l'on se désintéresse de leur cas alors que ceux qui sont restés au pays souffraient plus encore.

N'est ce pas ce que l'on commence à entendre dans la bouche de certains élus français. "Ces réfugiés ne peuvent pas rester chez nous, ils ne peuvent pas prendre notre travail, ils vont profiter des allocations de chômages, je ne veux que des chrétiens pas de musulmans, tous ces réfugiés sont des terroristes en puissance, ce sont des agents de Daesh... ". Ce sont les mêmes rengaines qu'il y a 100 ans. Ces élus ont une courte mémoire... leurs ancêtres ont pourtant accueillis les réfugiés belges durant quatre ans, le temps que s'installe la paix.

A l'époque, il s'agissait d'accueillir des voisins victimes de l'envahisseur. Les pays voisins de l'Irak et de la Syrie, tous plus pauvres que nous, ont déjà accueilli leur lot de réfugiés. Sur les 4,8 millions de réfugiés syriens, la Turquie en a déjà accueilli 1,8 millions, l'Irak lui-même en guerre en accueille 250 mille, la Jordanie 640 mille, le Liban 1,2 millions, l'Egypte 135.000 et les pays du Maghreb plus de 20.000.  Et nous rechignons à accueillir 160.000 personnes ? Allons donc ! M. Juncker, il est temps de nous dire qu'il faut accueillir 160.000 réfugiés par semaine réparti dans les 28 pays de l'Union. Et tous ces chiffres ne tiennent pas compte des 2 millions d'Irakiens réfugiés dont la plupart se trouvent en Turquie et au Liban !

En Belgique, c'est la société civile qui a répondu présente pour accueillir et améliorer le sort des réfugiés, l'Etat a suivi le mouvement. Mais ce ne sera pas 5000 réfugiés que la Belgique devra accueillir. Ce sera beaucoup plus. Mais cela, nous ne le savons pas encore. La pression ira en s'accentuant, tant pour les réfugiés politiques que pour les réfugiés économiques qui tentent leur chance depuis l'Afrique. L'on sait depuis des années que le Sahara est un immense cimetière et là aussi il faut que cela cesse ! Et que dire aussi des réfugiés climatiques... En 2013, plus de 22 millions de personnes ont été déplacées à cause de catastrophes climatiques. Selon toute vraisemblance, le Bangladesh sera le premier pays le plus touché par la disparition de 20 % de son territoire dans la mer en 2050, ce qui veut dire que plus de 50 millions de personnes vont devoir migrer...

A l'instar des pays d'accueil d'il y a 100 ans, il y aura, hélas trop rapidement, un phénomène de rejet, de jalousie de ceux que l'on a accueilli bras ouverts comme nos amis immigrés dont nous avons eu tant besoin dans nos mines qui ont participé au développement de notre richesse. Il est donc temps que les européens se ressaisissent et que, comme le passé, ils accueillent ces centaines de milliers de réfugiés qui cherchent une protection en attendant de retourner dans leur pays d'origine une fois la paix revenue.

Asmae fait partie du CNCD et c'est à ce titre que nous soutenons sa déclaration (cliquez ici).  Elle va dans le même sens que ce coup de gueule. Oui Asmae est solidaire et demande à chacun de ses membres de réaliser une démarche de solidarité à son échelle, dans sa communauté pour accueillir ces nouveaux venus comme nos aïeux l'ont été lors des guerres précédentes. Et cette solidarité se doit d'être dans la durée.

Géry de Broqueville

(1) Interview donnée par Louis Michel au journal Le Monde, parue le 21 juillet 2001.

(2) Des mauvaises langues commencent déjà à dire que cette photo est truquée et que le petit Aylan s'est échoué dans des rochers et non pas sur une plage de sable fin. Peut importe, le résultat est là. Aylan est mort en voulant rejoindre une terre qui vit en paix. La sphère fasciste se lance dans des diatribes racistes contre l'arrivée massive des réfugiés en Europe. RTL donne une réponse claire à ces rumeurs.

(3) Les informations concernant la guerre 14-18 sont tirées du livre de Michaël Amara, "Des Belges à l'épreuve de l'exil. Les réfugiés de la Première Guerre mondiale en France, en Angleterre et aux Pays-Bas", Editions ULB, Bruxelles, 2014.

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