Dossier

L’émigration : une question de vie

Le Sahara est un grand cimetière

Le Sahara est un grand cimetière

L’émigration est un drame. Il se passe dans le Sahara et au large des cotés du Maroc des choses très graves et que nous ne connaissons pas. Avec l’intensification de la lutte contre l’immigration clandestine, les parcours sont devenus de plus en plus dangereux. Depuis les événements de Ceuta et Melilla [début octobre 2005, des migrants bloqués au Maroc, lassés des échecs de leur tentative pour franchir les grillages qui entourent ces deux enclaves espagnoles, ont tenté un passage par vagues de plusieurs centaines. La police marocaine a tiré à balles réelles, tuant plusieurs d’entre eux. La Sahara est un grand cimetière Passer par le Sahara, c’est la route de la mort. Les transporteurs livrent parfois leurs passagers à la police plutôt que de perdre leur argent à les transporter pour rien puisque le passage est impossible. Quand ils ne les déversent pas en plein désert ! Le Sahara est un grand cimetière. Ceux qui arrivent en Algérie, après trois mois se retrouvent en situation irrégulière. Ils trouvent du travail pour payer la suite de leur parcours, mais ils vivent comme des rats. Leurs droits ne sont pas respectés, ils sont en proie à des employeurs peu scrupuleux, ils sont harcelés par la police, ils n’ont pas accès aux soins, habitent dans des camps. Aujourd’hui, 50 000 migrants sont bloqués au Maghreb ! Ensuite, pour passer en Espagne, c’est une autre mafia. D’autres arnaques. Les passeurs prennent les passeports. Les noyades sont fréquentes. Depuis que la route via Ceuta et Melilla est devenue quasiment impraticable, les migrants tentent de passer par les îles Canaries. Mais c’est encore plus dangereux. Plusieurs milliers de jeunes sont morts en quelques mois ! L’Algérie refoule des clandestins par centaines chaque semaine. Mais elle ne les renvoie pas chez eux, elles les déversent dans le désert. Les refoulés sont bloqués sans papier. Cette politique crée une situation d’urgence humanitaire ! Des conditions d'expulsion indignes de la France Une fois en Europe, ce n’est pas aussi simple que les passeurs le prétendent. C’est le début d’un autre cauchemar. L’entrée dans la clandestinité. Le risque devient judiciaire : arrestation, rétention, expulsion, retour au pays dans des conditions lamentables. Concernant les migrants, la notion de droit n’existe plus en Europe. On ramasse les gens dans la rue. On ne donne pas aux clandestins la chance d’avoir accès à un conseil juridique. De contacter leur famille. Ces conditions ne sont pas dignes de l’Europe. Il y a un minimum à respecter, ce ne sont pas des criminels. Il ne faut pas s’étonner si les relations se chargent de haine envers les pays européens. Émigrer, un acte de désespoir Nous essayons de sensibiliser ceux qui veulent partir aux dangers du parcours. L’Union européenne cofinance des programmes de sensibilisation, mais la stratégie de la peur ne fonctionne pas. On ne propose pas d’alternative. Au mieux, on aide les migrants à s’armer psychologiquement pour affronter les dangers auxquels ils seront confrontés. Ils savent qu’ils risquent leur vie, mais pour eux, c’est toujours mieux que de ne rien tenter et de rester chez eux comme une charge, sans pouvoir aider leur famille. Un jeune dans la force de l’âge qui n’a rien à faire, qui voit ses parents fatigués, qui se sent inutile… nourrit peu à peu le dessein de partir. Émigrer, c’est un sacrifice, un acte de désespoir, presque un suicide. Le vrai problème, c’est celui de la pauvreté, de l’insertion sociale, de l’emploi. Notre mission c’est d’amener les jeunes à réfléchir, à se poser les questions. L’émigration est-elle une source d’enrichissement ou d’appauvrissement ? Mais on n’a aucun droit de leur dire de renoncer. La mobilité c’est leur droit. On essaie simplement de leur dire, « Ne vous condamnez pas à prendre la route de la mort. Essayez d’obtenir un visa ». Mais c’est devenu quasiment impossible. Beaucoup de ceux qui ont pris la route, ou qui sont passés en Europe voudraient rentrer, mais ils n’en ont pas les moyens. Surtout, ils ne peuvent pas revenir sans rien ramener, c’est un échec, une honte pour eux, un déshonneur pour la famille. Ils sont endettés, leur famille a vendu des terres ou des biens pour qu’ils puissent partir. Impossible pour eux de revenir bredouille. C’est un piège ! La priorité, c'est de leur proposer des alternatives, des solutions pour trouver un emploi, des ressources, un avenir. De l’immigration à l’émigration Une fois encore, l’immigration est au centre du débat animant les salons, les forums, les séminaires et même les programmes politiques. Pourtant, le phénomène ne connaît pas d’ampleur nouvelle. Le regroupement familial, présenté comme une sorte de brèche (la fameuse « immigration subie »), ne concerne qu’à peine plus de 20 000 personnes chaque année. Le droit d’asile est accordé au compte-gouttes, la majorité des 40 000 demandes annuelles sont rejetées. L’immigration régulière a même diminué de 2,8 % en 2005 par rapport à 2004. Résultat d’une législation de plus en plus restrictive dont se félicitent les autorités, en toute incohérence, puisqu’il a pour revers l’augmentation de l’immigration clandestine qu’on prétend combattre, notamment par un nombre d’expulsions de plus en plus élevé. Quitte à saturer les centres de rétention au-delà de ce qui est humainement supportable. Pourtant 20 à 25 000 reconduites à la frontière par an, ne sont qu’une goutte d’eau, comparées aux 200 à 400 000 étrangers en situation irrégulière. Ce n’est sans doute pas la raison qui guide le discours politique, mais plutôt, la perception de l’immigration sur le mode de l’invasion. Les images des tentatives de passage des clandestins en Europe, la présence du monde pauvre dans notre société de consommation, la visibilité croissante de l’islam sur toile de fond de radicalisation politique de mouvements islamistes dans les pays musulmans... contribuent à donner de l’étranger une image inquiétante. Le débat sur l’immigration baigne dès lors dans la confusion entre des problématiques différentes : problème d’insertion sociale d’une génération de citadins pauvres et ghettoïsés, immigration clandestine, terrorisme, effets de la transformation du marché mondial du travail... L’Europe peine à se penser comme une terre d’immigration, façonnée par des apports successifs de populations extérieures, confrontée au défi de trouver les modalités d’une coexistence entre populations de culture et de niveau social différents. Sur ce terreau prospèrent des tendances xénophobes de plus en plus assumées. Il semble plus simple de tenir à distance ceux auxquels on attribue ces difficultés, de développer des systèmes de surveillance en Méditerranée, de faire des pays du Maghreb les sentinelles de l’Europe. Ou à l’instar des États-Unis, de construire un mur réel sur la frontière du Mexique. Cette politique ne fait pourtant que déplacer le courant migratoire, rendre le voyage de plus en plus dangereux. 3 % de la population mondiale vit hors de ses frontières Lorsque l’on tente d’opposer à cette approche un discours d’ouverture plus humain, plus généreux sur la migration, on s’entend répondre « On voit bien que vous ne vivez pas en banlieue ! » Alors que les problèmes des cités proviennent davantage des politiques d’urbanisation des années 1960 et 1970 que de l’immigration clandestine actuelle. Plutôt que de parler du « problème de l’immigration », il serait plus judicieux de tenter de comprendre en quoi consiste le choix d’émigrer. Près de 3 % de la population mondiale vit hors de ses frontières (environ 200 millions de personnes). Se déplacer reste une nécessité pour acquérir ce que l’on ne trouve pas chez soi : emploi, ressources financières, sécurité politique, climat vivable... Les premiers à subir la migration sont les migrants eux-mêmes. Les résultats de la migration peuvent être bénéfiques, et il faut en avoir une perception positive pour trouver les réponses appropriées aux difficultés qu’elle pose aux sociétés d’accueil, comme aux sociétés de départ. Il n’est cependant pas pertinent de l’idéaliser. Émigrer reste une tragédie, une épreuve. Il n’est pas utile de la rendre plus traumatisante encore. Migration et travail. Des clandestins indésirables et indispensables La France fait mine de découvrir que les immigrés sont utiles. En les choisissant bien, ils pourraient même contribuer de manière positive à l’économie nationale. Terminée « l’immigration zéro » de Charles Pasqua en 1993, place à « l’immigration choisie » de Nicolas Sarkozy. Entre-temps, l’Onu a publié un rapport sur l’immigration de remplacement, rempart contre le vieillissement des sociétés développées. Et surtout, à l’instar du Canada, la France réalise que des migrants triés sur le volet pallierait le manque de main-d’œuvre dans certains secteurs clés de l’économie. Une démarche que résumait avec lucidité la députée Roselyne Bachelot dans Le Monde du 22 octobre 1999 : « La France va se livrer à une démarche néocolonialiste de grande envergure pour assurer la survie de nos sociétés postindustrielles vieillissantes. » Puis vinrent les années 1970, le chômage et la fermeture à l’immigration de travail. Le travailleur étranger perd-il alors tout intérêt pour la machine économique ? En réalité, le recours à la main-d’œuvre étrangère, parfois clandestine, est un phénomène structurel dans des secteurs de l’économie boudés par les nationaux. Aux États-Unis, des pans entiers de l’économie reposent sur les Latinos, qui l’ont bien compris : alors que le Congrès américain s’apprêtait à durcir les lois sur l’immigration, les travailleurs hispaniques ont inventé le « Jour sans Latinos ». Cette grève ponctuelle a transformé certaines localités du Texas en villes mortes... « La situation du travailleur migrant, précise Andrea Rea, chercheur à l’Université libre de Belgique, s’est fragmentée, complexifiée, du fait des contrats saisonniers, de l’illégalité ou encore de la possibilité pour une entreprise polonaise de service de venir travailler en France. » Les saisonniers et les sans-papiers, que la fermeture des frontières a contribué à créer, constituent une réserve de main-d’œuvre « providentielle ». Dans le secteur agricole en France, en Italie et en Espagne, la main-d’œuvre représente jusqu’à 70 % des coûts de production : elle est donc le levier principal sur lequel agir pour rester concurrentiel. Rien de tel que des clandestins vulnérables pour tirer les salaires vers le bas et bafouer les droits les plus élémentaires. « Certains pays font en sorte que les travailleurs saisonniers sous contrat ne fassent qu’une saison, pour freiner l’installation et surtout, les revendications syndicales », explique Andrea Rea. Durant l’été 2005, des salariés agricoles étrangers des Bouches-du-Rhône se sont mis en grève pour réclamer le paiement d’arriérés de salaires et le droit à un logement décent. Petite révolte dans un monde connu pour exploiter les travailleurs immigrés. Nos économies fonctionnent si bien ainsi que les autorités se démènent peu pour réprimer le travail clandestin. « Il existe un laxisme réel à l’égard du travail illégal. Des moyens importants sont utilisés pour contrôler les séjours irréguliers, peu pour contrôler les chantiers », constate Andrea Rea. En cas de fraude, la répression touche davantage le clandestin – expulsé – que l’employeur – rarement poursuivi pénalement... Dans une économie mondiale hautement concurrentielle, les délocalisations permettent à des entreprises de se redéployer dans des régions où les salaires, mais aussi le droit du travail et l’ensemble des charges et normes que l’employeur doit respecter lui sont plus favorables. En faisant travailler des étrangers dans des emplois légaux dont les natifs ne veulent pas ou dans des conditions illégales, on obtient les mêmes avantages sans s’expatrier, explique la Fondation Copernic. Cqfd : désormais, on délocalise sur place. Un « modèle économique » qui s’applique également aux migrations intérieures, comme le rappelle la situation des « mingong » en Chine (voir FDM n° 203, avril 2005). Venus de régions sinistrées, ces paysans travaillent à Pékin comme main-d’œuvre bon marché, sans aucune protection, puisque privés du permis qui autorise les ruraux à rester en ville, ils sont clandestins dans leur propre pays. Pour Andrea Rea, « le travail des sans-papiers est la forme la plus extrême de dérégulation du marché du travail. » Et hors de question, bien sûr, de réglementer. La Convention internationale sur la protection des droits des travailleurs migrants et de leur famille, rédigée en 1990, n’a été signée par aucun pays développé... Grain de sable dans ce système bien huilé : les migrants ne sont pas toujours les bienvenus. Dans un contexte de chômage, l’immigration – surtout non qualifiée – est perçue comme mettant en concurrence les travailleurs nationaux et étrangers. Pourtant, cette théorie est battue en brèche, car les immigrés occupent « traditionnellement des emplois peu substituables avec ceux de la main-d’œuvre nationale, en particulier du fait de la moins bonne qualité des statuts et rémunérations de ces emplois » (1). En outre, les immigrés sont aussi des consommateurs et contribuent à la demande nationale, ce qui entraîne une création d’emplois. Alors, voleurs de boulot ou éléments dynamisants de l’économie, les immigrés ? L’Espagne a reconnu l’apport des migrants à l’économie À cette question, l’Espagne semble avoir répondu honnêtement. Elle a procédé en 2005 à la régularisation de plus de 600 000 personnes et a reconnu publiquement l’apport positif des travailleurs étrangers non qualifiés à l’économie nationale. Selon le Rapport sur le poids de l’immigration dans les finances du pays, les 3,3 millions d’étrangers arrivés depuis dix ans en Espagne contribuent à 1,6 point des 3,8 % de croissance annuelle du PIB. Et les finances publiques sortent gagnantes des impôts et taxes payés par les travailleurs. Face à la schizophrénie de pays tiraillés entre le besoin de migrants et le refus de l’opinion publique de les accueillir, de nombreux gouvernements d’Europe convergent vers des politiques d’immigration choisie. Une immigration maîtrisée, canalisée, et donc dé-diabolisée, qui institutionnalise la conception du migrant comme agent économique. Cette image d’Épinal rassure... mais soulève de nombreuses interrogations. Comment parvenir à une adéquation, au niveau international, entre l’offre et la demande de main-d’œuvre ? Que faire de l’attraction que continueront d’exercer les pays du Nord sur les migrants non qualifiés qui continueront de nourrir les rangs des clandestins ? Car les migrations ne sont pas qu’un simple mécanisme de gestion de flux économiques, mais un phénomène humain, éthique. L’illusion d’une immigration élitiste parfaitement contrôlée élude le problème des clandestins, de l’accueil des migrants et de leur intégration. Elle évite de regarder en face un obstacle majeur : le refus des sociétés dites « d’accueil » de réserver une place de citoyens aux migrants. Association Mouvement Twiza
Mot-clef , , , |

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *