Dossier

L’immigration ne profite qu’aux riches ?

Passerelles a profité du passage de René Sibomana au Maroc en juin 2007 pour lui demander son avis concernant les questions d'immigration. Ce dernier se trouve plus dans la condition d'exilé que d'immigré mais la notion de vivre loin de chez soi, est similaire à celle de l'immigré. Voici le regard d'une personne qui vit en dehors de son pays depuis plus de 14 ans. Passerelles : René, comment vis-tu le fait qu’il y ait des personnes qui quittent le Sénégal et qui utilisent toutes les voies que l’on découvre via les télévisions et qui se dirigent vers l’Union Européenne. Comment ressens-tu cela ? René : « Comme tout le monde, je me sens un peu indigné par ce phénomène d’immigration vers l’Europe et surtout, par toutes les conséquences qu’il y aura après sur la vie humaine et sur les familles qui sont abandonnées comme ça, qui perdent des membres de leur famille ! Quant au phénomène de l’immigration, je trouve cela normale qu’il y ait des immigrés. L’immigration ne commence pas que dans l’Union Européenne, elle commence déjà à l’intérieure même du pays. Du village aux petits centres, des petits centres à Dakar, qui est une grande métropole, de Dakar vers l’Europe. C’est un mouvement qui existe à l’intérieur du pays depuis des années.  Maintenant cela fait beaucoup de bruit parce cela touche aux intérêts des Européens. Mais avant, quand cela répondait aux besoins des Européens, ce n'était pas un phénomène extraordinaire. Mais ce phénomène était quand même assez grave parce ce que ce sont des familles qui sont dépourvues de moyens qui migrent. Dans ce cas, c’est toute une famille, tout un village qui participe à la contribution des capitaux de base pour que les jeunes puissent immigrer. C’est un grand phénomène ». Passerelles: Ce sont spécialement les jeunes qui migrent ? René : « Ce sont spécialement les jeunes et les gens entre 20 et 35 ans, comme les jeunes paysans, les jeunes cultivateurs et même les jeunes professeurs et les grands adultes sont déjà inscrits pour l’immigration car c’est un moyen très facile pour devenir riche en très peu de temps ». Passerelles : Quelles sont les politiques actuelles, les politiques européennes en matière d’immigration et comment vois-tu ce que font les différents pays pour empêcher l’immigration ? René : « Les politiques européennes n’ont aucune valeur, n’ont même pas une importance quelconque parce que ce sont des politiques imposées qui ne sont pas négociées et puis elles agissent sur le cout. Ce ne sont pas des politiques vraiment réfléchies en partenariat avec les gens qui sont concernés par le phénomène, qui les prennent de manière unilatérale parce qu’il a été avec tel ou tel pays qui est victime de l’immigration comme l’Espagne et l’Italie. Je pense comme pays membre de l’Union Européenne mais on le ne sens pas comme une politique concertée et réfléchie avec les gens des pays d’immigrés. Passerelles : L’union Européenne d’une part ferme ses frontières avec « Schengen » et d’autre part soutient des projets de développement dans les différents pays qui « fournissent » les immigrés, c’est le Sénégal mais c’est aussi le Maroc où nous sommes présents pour le moment. Est-ce que ce n’est pas incongru d’une part, de fermer les frontières et d’autres part, de penser aux développements de ses pays là ? René : Oui ce sont des contradictions parce qu’il y a quelques années ont était derrière les Européens, contre le mur de Berlin, c’était une solidarité, on croyait que c'était une bonne affaire pour les Africains mais, le mur tombé, ça s’est retourné contres les Africains même. C’était une nouvelle politique européenne d'immigration, on le sent pas du tout au niveau des retombées économiques, on voit quelques signes minimes d’improvisation. Il faut former des artisans pour les envoyer en Europe, préparer les jeunes pour que l’union européenne envoi de l’argent. Il n’y a pas de politique concertée avec toutes les parties de la société civile du pays. Ce sont des politiques qui sont élaborées comme ça, rapidement. Je ne sens pas l’impact d’une politique commune entre l’union européenne et le Sénégal à l’heure actuelle. Mais il y a des petits signaux enregistrés à gauche et à droite. J’ai entendu dernièrement la mise en place d’ateliers écoles pour former les Africains qui veulent aller en Europe. Passerelles : Les personnes qui migrent et qui réussissent à passer en Europe, qui s’y installent, qu’elles soient légales ou illégales, y a-t-il des retombées économiques, une création d’un dynamisme économique à travers ce qu’ils pourraient envoyer comme argent au Sénégal ? Oui, l’impact est là pour ceux qui ont pu aussi trouver des opportunités là-bas. J’ai rencontré des gens en Italie qui n’ont pas toutes ces mêmes possibilités parce que la vie ou l’entreprise où ils travaillaient n’était pas une entreprise … D’autres migrants arrivent à construire une vie meilleure par exemple dans le monde du bâtiment, mais qui manifestent des signes de manque de richesse. Ce sont des espoirs déçus car l’argent devrait d’abord servir aux familles et au village, qui les ont soutenues au départ. Passerelles : En fait, pour finir, l’immigration ne profite qu’aux riches ? Oui c’est clair. Ceux-là ont une faculté d’adaptation beaucoup plus grande, mais les autres qui sont à côté, en dehors des familles directes, les bénéfices collatéraux ne sont pas assez ressentis. C’est très pénible pour les gens qui rentrent à la fin de leur carrière ou les retraités qui recommencent à travailler dès qu’ils sont rentrés chez eux. Dans l’ensemble, je ne vois pas vraiment de grand changement. Passerelles : Est-ce que l’immigration n’est pas un symptôme d’une faillite de 40 ans de coopération ? Est-ce que la Coopération entre deux pays n’est pas un grand mythe ? René : Il n’y a jamais eu de coopération, il y a bien eu de l’assistance, je pense  Pour définir clairement ce qu’était l’immigration, l’Europe a, par exemple, utilisé la main-d’œuvre africaine depuis des générations, mais ils n’ont pas été acceptés. Les gens sont partis dans tous les pays, ils sont partis des pays arabes. Il n’y a jamais eu de lois qui régissent les modes de recrutement, les modes de gestion de toutes ces personnes. Imaginez-vous par exemple de trouver en Europe des gens qui sont depuis plus de 30 ans en Belgique et qui ne savent pas parler français encore aujourd’hui et qui ne connaissent pas la culture du pays où ils ont immigré … La coopération pour moi est à retravailler fondamentalement dans le sens où l’on définit de nouvelles pistes de collaboration entre les sociétés civiles de chacun des pays. Passerelles : Tu les imagines comment ces nouvelles pistes ? René : Je les imagine sur base des intérêts de chacun. De toute façon, l’Europe ne pourra pas arrêter l’immigration vers l’Europe parce que même à l’intérieur du pays, le gouvernement, même en place, ne peut pas arrêter ce mouvement migratoire.  Les gens cherchent le mieux. Pour l’Europe, je pense que les pays concernés par l’immigration peuvent comme le font par exemple le Sénégal et l’Espagne, qui sont entrain de définir de nouveaux termes de coopération en matière d’immigration mais si c’est un exemple de négociation directe sur base des intérêts de chaque pays. Peut-être que l’on peut arriver à trouver une politique, connue de tous, sur le mode d’immigration vers l’Europe. Je donne en exemple l’Amérique, qui a des modèles beaucoup plus structurés que le modèle Européen, pour les visas, tout est bien réglementé … En Europe, l’immigration est à changer. Passerelles : Tu as quelque chose d’autres à rajouter sur l’immigration en général ou une expérience ? René : La capacité à pouvoir travailler à la transformation des changements du milieu dans le bon sens, avec les autres. S’ils acceptent l’idée … de respecter la culture de l’autre aussi, c’est un grand pas en avant. Parce que l’on ne peut pas immigrer en Europe si on en ne connaît pas un minimum de culture ou de langue de ce pays. Passerelles : C’est incongru pour toi, un immigré qui transport sa culture et qui ne s’intègre pas dans la culture européenne ? René : Sa culture reste collée à sa peau, qu’il le veuille ou non, il l’amène avec lui. C’est quelque chose qu’il apporte ! Passerelles : Il faut combien d’année pour faire partie intégrante d’une culture en ayant oublié sa culture d’origine ? Est-ce que l’on peut imaginer une disparition de sa culture d’origine ? René : Moi je pense vraiment qu’il faut beaucoup d’années. On n’oublie pas sa culture comme ça, les souvenirs restent présents. Souvent le pays change alors que les habitudes d’alimentation, les souvenirs du paysage restent bien là, ils n’ont pas changés. Culturellement, tu te sens dépaysés, je pense qu’il faut un gros travail pour que les gens se détachent de leur culture parce qu’il faut peut-être imaginer une forme d’initiative à l’endroit même où les immigrés arrivent pour les aider à s’intégrer. Propos recueillis par Géry de Broqueville
Mot-clef , , , , , |

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *