Dossier

Apprentissage sur le tas

Atelier carrosserie et peinture

Atelier carrosserie et peinture

A travers le site de Pikine, étudié dans un séminaire, on peut constater la présence de plusieurs acteurs dont une partie est au centre et une autre partie se positionne à la périphérie. Au cœur de cette organisation d'un apprentissage professionnel pour les jeunes déscolarisés en milieux périurbains, se retrouvent les artisans, les patrons. Dans leurs trajectoires, ils ont été moulés sous une certaine forme et continuent à assurer la reproduction sociale de leur métier. Ils ont besoin des apprentis pour non seulement leur donner l'occasion d'apprendre un métier et faciliter leur insertion mais aussi les utiliser comme une main d'œuvre. En effet, c'est une main d'œuvre à bon marché qui peut augmenter la productivité de l'entreprise, parce qu'elle est gratuite. Ce qui explique souvent des cas d'exploitation des enfants et jeunes en apprentissage afin de maximiser leur profit. Surtout que cet apprentissage se déroule sans aucun frais engagés par les parents pour payer la formation. Étant gratuite, les patrons en profitent. Mais c'est cela également qui permet à cet apprentissage de pouvoir continuer et de donner une formation à des milliers de jeunes déscolarisés. La formation gratuite donnée par le patron est compensée par la main d'œuvre qu'il utilise. Les apprentis de différents niveaux et d'âges sont envoyés par leurs parents en apprentissage. Souvent déscolarisés ou analphabètes, ils voient en ce métier qu'ils veulent apprendre une échappatoire à « l'école qui ne garantit pas le travail, ni l'emploi ». Or, étant de milieux modestes et pauvres, le fait d'apprendre vite un métier pour l'enfant le rend autonome et lui permet de ramener quelques pièces de monnaie pour renforcer les revenus du ménage. Le fait aussi, de pouvoir évoluer dans un cadre libre sans véritable contrainte tant au niveau matériel que dans la position physique confère à l'apprentissage une ouverture que l'école n'a pas. D'où l'intérêt des enfants pour ce genre de formation. Ils sont soumis aux respects des règles de l'atelier et peuvent négocier ces règles pour se les approprier et les détourner de  leurs objectifs initiaux. Le patron et les apprentis sont au centre de l'atelier d'apprentissage qui produit des connaissances mais aussi des services à la communauté. Combiner production économique et production de savoirs, tels sont les défis permanents auxquels sont confrontés ces deux acteurs. A la périphérie, nous mettrons volontiers les parents des apprentis et la clientèle. La clientèle est constituée de voisins du quartier, de parents et d'autres personnes de passage. C'est elle qui garantit la production de savoirs aux apprentis. Car, sans cette clientèle, il est difficile aux apprentis de pouvoir apprendre leurs métiers : réparer, fabriquer, vendre. Aussi, ce sont eux  qui permettent aux patrons et aux apprentis d'accéder à des revenus en échanges de leurs prestations. Les parents interviennent très peu dans le dispositif. Ils sont vraiment à la marge pour ne pas faire ombrage à l'autorité du patron. Et n'interviennent que lorsqu'il y a des conflits insurmontables entre patron et apprentis et surtout s'ils sont sollicités par ces derniers. On remarquera l'absence de l’État dans ce site d'apprentissage. Non pas que l’État est absent dans le milieu mais il n'a pas les capacités à entrer dans ce milieu. Les patrons paient une taxe mensuelle à la municipalité. A part cela, les liens sont quasi-inexistants. D'ailleurs, les patrons n'ont pas trop envie de nouer des liens avec les représentants de l’État. Car pour eux, l’État légifère toujours contre le peuple et cherche plutôt à soutirer de l'argent. L'état de précarité ou de marginalisation dans lesquels vivent ces artisans semblent leur plaire. Tant que leurs revenus sont sécurisés, les patrons se sentent à l'aise. Les grandeurs en présence Dans l'atelier, on constate que de part l'aménagement physique, le recrutement des apprentis, les rapports avec la clientèle et les parents, tout est basé sur la relation. C'est en fait le lien social qui permet à l'atelier d'exister et de construire des relations avec les autres. Plus on a une bonne qualité de relations avec les autres, plus on est considéré dans l'atelier. Dans cette organisation, on donne plus de considération aux règles morales, au comportement de l'individu. Durant l'enquête sur le terrain, plusieurs régulations importantes sont apparues dans le discours des patrons et apprentis et constituent le socle d'une bonne intégration : - la discipline - le respect de l'autorité, des collègues de travail, de la clientèle et du voisinage de l'atelier - l'amour du travail bien fait, exécuter ce qui est donné comme ordre, - ne pas voler, ne pas se bagarrer, ne pas se droguer. C'est donc la qualité des relations entre les acteurs qui font le «principe supérieur commun, le mode d'évaluation». Celui qui ne respecte pas ces règles et considéré comme « le petit, le misérable ». Ce sont tous les acteurs qui l'invoquent. Même la clientèle et les parents y attachent beaucoup de d'importance et le priorisent par rapport aux savoirs techniques. D'ailleurs, en observant l'apprenti à son arrivée, il passe une étape ou justement ces comportements sont éprouvés pour voir s'il peut tenir dans l'atelier. Les dispositifs engagés pour la gestion des conflits Afin de faciliter le respect de la régulation à l'interne, les patrons et les apprentis ont codifié dans leur tête sans avoir un règlement intérieur affiché dans l'atelier, un ensemble de recours en cas de conflits. Par exemple, les patrons et apprentis nous ont déclaré que : - en cas de bagarre, les témoins de la bagarre les séparent, - entre apprentis, on estime que le fautif mérite d'être corrigé et on laisse les deux se battent  jusqu'à ce que l'un soit défait, - le patron est le référent pour régler le conflit, - le second patron ou un autre patron discute avec les apprentis et intercède auprès du patron, - les patrons voisins ou les parents/ tuteurs de l'apprenti interviennent pour faciliter la réintégration de l'apprenti fautif. Tel est l'ensemble des dispositifs mis en place pour régler les conflits dans l'atelier. Cela va de la sanction corporelle jusqu'à l'exclusion. Comme on peut le constater, l'atelier trouve à l'interne les matériaux nécessaires et n'a souvent pas recours à d'autres pour gérer les conflits. Le monde domestique de l'apprentissage traditionnel A partir du cadre théorique des économies de la grandeur, l'apprentissage traditionnel se déroule dans un monde domestique. En effet, les valeurs fondamentales portent sur les liens sociaux, les relations entre acteurs. On recherche « la bonne entente», comme le précisent Thévenot et Boltanski. C'est ce qui fait de l'apprenti, un Homme. Et il revient au patron de jouer son rôle de « père » : éduquer, nourrir, soigner… Aussi, l'environnement dans lequel se déroule l'appren- tissage basé sur ces relations sociales est de l'ordre domestique. L'atelier est en plein air, ce qui crée une proximité avec les voisins du quartier et entre patrons. Les discours des uns et des autres insistent sur «la famille» qu'ils constituent à l'atelier. Et c'est cela qui détermine la plupart de leurs rapports. La double fragilité du monde domestique de l'apprentissage traditionnel Les patrons ont toujours voulu reproduire de manière sociale leurs propres parcours et trajectoires. Mais la société évolue. Bon nombre de personnes s'installent dans le secteur informel et la concurrence devient rude. La technologie avance et les artisans ayant du matériel de production occupent le marché. Les clients deviennent de plus en plus exigeants sur la qualité de leur commande. Les apprentis sont de plus en plus alphabétisés et n'acceptent plus de se soumettre à « l'autorité sans poser des questions ». L'Etat élabore des lois de protection des droits des enfants et exige que les enfants aillent à l'école jusqu'à 12 ans. Et les situations d'exploitation des enfants sont réprimées. Aussi, il y a une non reconnaissance de cette école de la rue où «  il n’y a pas de règles, les savoirs sont archaïques et exposent les apprentis à des dangers ». Autant de raisons qui font que l'apprentissage traditionnel est fort fragilisé et doit faire face à d'autres réalités de nos jours. Il est rattrapé par les logiques du monde civique (droits et protection) et du monde marchand (la concurrence des autres, le prix) et industriel (la compétence). Ce qui est déterminant pour la suite de l'apprentissage. En effet, bon nombre d'acteurs y compris les patrons sont conscients des limites technologiques de leur métier et de la nécessité d'avoir d'autres partenariats pour mieux former les apprentis et satisfaire leur clientèle. Cela aurait nécessairement des répercussions sur  leurs conditions de vie. Reste à définir les modalités de cette recomposition de l'apprentissage traditionnel qui respecte les valeurs sociales et économiques qu'il défend. Kevin Adomayakpor. Article paru dans le Passerelles n°47 - mars 2005
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