Dossier

Apprentissage dans un atelier : réalités au quotidien

Apprentis en mesuiserie métallique

Apprentis en mesuiserie métallique

Le site du «camp militaire» se situe à Pikine dans la commune de Guinaw rail Nord. Ce site  est limité par le camp militaire de Thiaroye et les quartiers Mango et Guinaw rail sud. C'est un terrain vague en bordure de la route de Thiaroye, appartenant à des propriétaires Lebous que les artisans ont aménagé pour créer leurs ateliers dans les années 1990. Chaque patron paie sa location à son propriétaire et gère son atelier. Mais ils collaborent à la valorisation du site en partageant les outils de production, la main d'œuvre et la clientèle.Dans ce site, on compte 57 apprentis pour 8 patrons et 8 ateliers repartis comme suit : - Deux ateliers de menuiserie métallique : 13 apprentis - Deux ateliers de tôlerie : 7 apprentis - Un atelier de peinture : 17 apprentis - Un atelier de menuiserie bois : 11 apprentis - Un atelier de  tapisserie : 5 apprentis - Un atelier de soudure carrosserie : 4 apprentis. Pour les patrons, la notion de «site» est un mot trouvé par une Organisation non gouvernementale (ONG) d'appui  dans le milieu d’Action Jeunesse et Environnement. Mais ils avaient conscience effectivement qu'ils partageaient la même aire géographique avant que AJE n'intervienne pour l'éducation de base aux apprentis, le soutien matériel et le perfectionnement professionnel. Aménagement du site L'aménagement de leur site n'est pas fortuit. Il s'est fait au fur et à mesure, de fil en aiguille, à la demande de la clientèle et aussi en fonction des liens qui s'établissent entre les patrons. Plusieurs ateliers se sont ouverts et offrent une gamme de services : soudure métallique et tôlerie pour refaire la carrosserie des véhicules, le peintre pour la peinture, le tapissier pour les sièges… « Au début, c'est le père de Thierno qui s'est installé en premier dans la soudure métallique ici en 1990. Je le connaissais déjà et un jour, il a voulu que je vienne le rejoindre car il a appris que j'avais quitté mon ancien emplacement. Il avait beaucoup de commandes qu'il n'arrivait pas à honorer. Je suis venu alors le rejoindre. Et quelques années plus tard, il est décédé. J'ai laissé l'atelier à son fils et me suis mis à mon propre compte à côté. Et progres-sivement, j'ai fait appel au peintre et aux autres car bon nombre de clients demandaient ces services-là car ils apportaient leur véhicule en réparation » nous rapporte, Derguène Séye, le menuisier métallique, l'un des responsables du site. Mode de recrutement et âge des apprentis Selon les patrons et confirmé par les apprentis, le recrutement se fait par le patron de l'atelier. Généralement, on n'accepte dans son atelier qu'un enfant avec lequel on a un lien. C'est ce lien qui est la première condition à l'acceptation de l'enfant dans l'atelier. Ainsi pour bon nombre d'apprentis, leurs parents étaient «  du même village que le patron, de la même région, un voisin du quartier, un parent, un ami, un membre de la même confrérie religieuse… ».  Ensuite, il faut que le parent cautionne la démarche de l'apprenti. Le patron prétend «  qu'il doit sentir chez le parent qu'il tient à ce que son fils apprenne le métier ». Un sentiment de confiance doit se dégager lors des premiers contacts. Puis vient la troisième étape qui semble être une mise à l'épreuve du jeune apprenti. Lors de cette période, le nouveau doit accepter les pressions psychologiques et physiques exercées par l'atelier (le patron et les autres apprentis) sur lui. Et le patron juge alors de la capacité de l'apprenti à suivre le métier. Et il marque son accord aux parents qui reviennent après quelques semaines s'enquérir de la suite donnée au  « placement » de leur enfant dans l'atelier. Il n'existe pas de contrat écrit si ce n'est la parole donnée de part et d'autre. Il n'y a pas de frais de formation versés, ni de durée déterminée de l'apprentissage. Lors de notre enquête sur le terrain, nous avons dénombré que 65% des apprentis avaient moins de 20 ans et 11% des apprentis avaient plus de 25 ans. Le reste se retrouvait dans la tranche 20-25 ans , soit 24%. Ce qui démontre que l'apprentissage traditionnel démarre très tôt parfois dans la tranche d'âge de scolarisation ou après les premiers échecs de l'école primaire. Il y a aussi une forte corrélation entre la durée de l'apprentissage et l'âge des apprentis. En effet, plus on est jeune, moins on a duré dans l'apprentissage du métier. Le dispositif organisationnel Concernant la durée dans l'atelier en tant qu'apprenti, 60% ont moins de 5 ans d'apprentissage dans l'atelier, 30% ont plus de 5 ans d'apprentissage dont 10% ont plus de 10 ans dans l'atelier. Cette durée est l'une des composantes dans l'établissement de la hiérarchie dans l'atelier. Plus on a duré, plus on est plus proche du patron car dans l'atelier, les derniers arrivés doivent respecter leurs précédents et se soumettre à leur autorité. Mais cela peut être remis en cause. Il arrive qu'un plus jeune étant très doué accède au rang de « second patron » bouleversant toute la hiérarchie. Ceci ne se passe pas sur un seul moment, mais le patron use de pédagogie pour le faire accepter au groupe et les met devant le fait accompli. Car les jours auparavant, le patron a confié,  à cet apprenti doué, de plus en plus de responsabilités dans l'atelier. La base de l'organisation dans l'atelier est  celle du respect de la hiérarchie, de l'autorité. «Il y a un seul maître à bord, c'est le patron». C'est lui qui détient les savoirs nécessaires pour être un bon artisan. Il veille aussi à transmettre aux apprentis, une morale et des savoirs-être aussi importants dans le secteur informel. En effet,  les relations sociales sont fondamentales pour sécuriser ses revenus et compter sur la solidarité interne en cas de difficultés. Il a aussi le devoir d'assurer le déjeuner à ses  apprentis et parfois leur assurer quelques ristournes quand la journée a été fructueuse et qu'ils ont bien travaillé. Finalement, le patron c'est le «père». D'autant plus que dans la langue locale, le pacte entre patron et apprenti se résume à cette parabole «je ne te demande que ses os». Une manière  de dire que c'est ton fils, tu dois le guider sur le chemin de la vie. C'est le patron qui assure toute la gestion des ressources de l'atelier même s'il peut le déléguer à un des apprentis. Il n'en demeure pas moins qu'il a une attention particulière pour son outil de production. Viennent ensuite le second patron et jusqu'au dernier arrivé des apprentis, qui doivent du respect au plus grand dans la hiérarchie. Il remplace le patron valablement en cas d'absence. Et c'est à lui que le patron confie souvent la mission de transmettre aux apprentis le savoir-faire par rapport au métier et aussi de veiller au bon état des matériaux de production. Le dernier des apprentis, dernier en terme d'arrivée et de durée dans le métier, s'occupe souvent de la propreté des lieux, de l'approvisionnement en eau et des courses à faire. C'est comme cela que les rôles sont repartis entre acteurs de l'atelier pour son bon fonctionnement. Contenu de l'apprentissage Dans l'atelier et dans le cadre de l'apprentissage traditionnel sur ce site de Pikine, c'est le patron qui a le contenu du programme dans « sa tête ». Il n'y a pas de support pédagogique comme on le voit dans les centres de formation avec une série de compétences et de qualifications à avoir. Dans l'apprentissage sur le tas «  ce que l'on voit, on le fait. Ce qu'on ne voit pas, on ne fait pas ».  On peut arriver à reconstruire le parcours de l'apprentissage d'un métier à travers l'histoire orale racontée par le patron et conforté par les apprentis. Le socle pédagogique de l'apprentissage tradition-nel est constitué de trois éléments majeurs : la socialisation, le mimé-tisme et  la formation individualisée. L'apprentissage ne sert pas d'abord à acquérir des savoirs techniques uniquement. Les valeurs sociales et comporte-mentales de l'individu sont au cœur de la présence de l'enfant dans l'atelier. C'est la base fondamentale sur laquelle le patron insiste : le savoir-être. Car, de cette socialisation dépend la facilité avec laquelle l'apprenti pourra s'intégrer dans l'atelier et franchir toutes les autres étapes de l'apprentissage. Si l'apprenti ne supporte pas l'autorité, ne se plie pas aux dynamiques de groupe, il est sûr qu'il lui sera difficile de terminer son apprentissage et d'être assez performant dans son métier. Le mimétisme, c'est la pratique pédagogique. Apprendre en faisant, on ne tarde pas sur les explications théoriques. L'apprenti est directement confronté à la pratique d'une réparation ou d'une fabrication de pièces de moteur par exemple. Il apprend en observant les faits et gestes du patron, qu'il est appelé à reproduire dans d'autres circonstances. La formation individualisée est privilégiée par le patron dans son « atelier école ». Il appelle l'apprenti à être responsable de ses acquis et à le mettre en œuvre. Il y a une sorte d'émulation positive à travers ce dispositif entre apprentis. Mode  de certification Contrairement à d'autres pays surtout de l'Afrique  occidentale côtière, les artisans ne sont pas suffisamment organisés pour prendre en charge avec le concours de l'Etat, la certification de leurs apprentis. La certification est une manière de garantir l'efficacité  des prestations aux clients  mais aussi protéger leurs métiers de concurrence déloyale. A Pikine, notre zone d'enquête, chaque patron détermine à son gré la fin de l'apprentissage du jeune et lui délivre un certificat. Parfois, une bénédiction orale en présence d'autres patrons artisans et des parents du jeune homme suffisent à cautionner la fin de l'apprentissage. Cette cérémonie symbolique a une valeur d'acceptation dans le métier. L'Etat ne reconnaît pas ce type d'apprentissage et le jeune homme ne pourra évoluer que dans le secteur non formel. Aucune passerelle avec le formel n'est possible sur base de ces connaissances-ci. Kevin Adomayakpor.
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